PARIS : Agone – « Science sans décroiscience n’est qu…
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PARIS : Agone – « Science sans décroiscience n’est que ruine de l’humanité »
“Faut-il bouleverser l’organisation de la recherche scientifique ?”, se demande Étienne Klein sur France culture, où il dialogue avec Nicolas Chevassus-au-Louis, auteur avec son livre d’un appel à la “décroiscience que relaient ce mois-ci Le Monde et La Recherche…
La fête est finie, et c’est toujours un peu triste. Ce n’est pas de gaieté de cœur que les scientifiques, et tous les amoureux de la connaissance, se résigneront à moins savoir. À l’injonction kantienne « Osez savoir ! », on doit pouvoir substituer un « Osez ignorer ! », mais aussitôt suivi d’un complément d’objet : oser ignorer s’il est possible de refroidir la Terre en injectant dans l’espace des millions de tonnes de particules ; oser ignorer s’il est possible de créer des bactéries miroir ou des humains transgéniques ; et peut-être même ignorer la réponse à des questions fondamentales sur la cosmologie ou la structure intime de la matière tant les infrastructures nécessaires pour les aborder sont ravageuses pour l’environnement. Mais de même que les interdictions légales obligent la recherche à explorer d’autres directions, les renoncements à venir obligeront à revisiter les masses de données accumulées et souvent peu exploitées. Les artistes savent bien que les contraintes formelles stimulent la création. Il en va de même en sciences, et ces contraintes imposées par la crise environnementale pourraient s’avérer avoir de grandes vertus heuristiques.
Il existe des recherches qu’il faut clairement interdire, parce qu’elles sont intrinsèquement porteuses de risques immenses qu’aucune promesse de bénéfices ne peut justifier. Surtout, partons de l’existant. N’est-il pas aujourd’hui envisageable de parvenir à un certain consensus, nourri de l’expérience dévastatrice de la pandémie de Covid, sur le fait que les expériences de gain de fonction chez les virus devraient être interdites puisque les accidents de laboratoire en virologie sont la règle et non l’exception ? Il existe de surcroît de solides raisons scientifiques de défendre cette position. Ainsi celles que souligne le biologiste Antoine Danchin, professeur honoraire à la School of Biomedical Sciences de la faculté de médecine de l’université de Hong Kong :
L’hypothèse de l’utilité du gain de fonction repose sur la croyance que la virologie s’apparente à la mécanique (ce qui est déterminé est prévisible) ; mais, par construction, la vie et ses conséquences sont construites de façon à générer l’imprévu via la production d’imprévisibilité. Il n’est pas possible de se préparer à la prochaine pandémie en construisant des virus pathogènes. […] Les expériences de gain de fonction sur les coronavirus n’ont nullement servi à lutter contre la pandémie de Covid 19. […] Plutôt que développer des expériences très dangereuses, une attitude rationnelle serait de considérer que les virologues doivent cesser de lire dans le marc de café et s’atteler à comprendre les virus pour lutter contre eux.
Une fois l’interdiction de ces expériences acquise, ne serait-il pas possible d’élargir ensuite progressivement la focale, non plus aux seules expériences de gain de fonction mais à toutes les expériences de manipulation de la virulence ? non plus aux seuls virus mais à l’ensemble des agents connus pour être pathogènes de mammifères ? L’arme de l’interdiction légale doit être maniée avec précaution, mais la question mérite d’être posée assez largement : à propos de la biologie de synthèse, des projets transhumanistes, de la géo-ingénierie ou encore de l’intelligence artificielle.
Il va donc falloir se résigner à renoncer à certaines recherches tant leur impact sur l’environnement est aujourd’hui devenu difficilement défendable…
(À suivre sur Antichambre, cet extrait du chapitre conclusif de Décroiscience)
Nicolas Chevassus-au-Louis


