
PARIS : Agone – Pourquoi repenser la race
La dernière LettrInfo évoquait les effets pernicieux qui peuvent affaiblir les luttes d’émancipation dont elles se réclament.
Ainsi certains usages de la notion de “race”: dans les années 1960, un Martin Luther King diagnostiquait là une des “faiblesses du Black Power” ; et un James Boggs (ouvrier automobile et dirigeant syndical afro-américain) le voyait comme un risque “d’y dissoudre intégralement la vie des Afro-Américains”.
De leur côté, Barbara et Karen E. Fields, historienne et sociologue, parlent de la “race” aux États-Unis comme d’une fiction. Mais pour le philosophe afro-américain Michael O. Hardimon, le concept de “race” n’est pas univoque. Il importe de distinguer entre ses aspects malsains et ceux dont nous ne pouvons nous passer complètement pour lutter contre le racisme. Voici le début de son livre : Repenser la race :
Il y a bien longtemps, un soir de la fin des années 1950, deux familles rentraient d’un restaurant à Hyde Park, à Chicago. Les quatre adultes marchaient ensemble. Les deux enfants, un garçon et une fille, tous deux âgés d’environ quatre ans, marchaient également ensemble. La petite fille s’appelait Lisa. Sa mère était blanche et son père était blanc. Le petit garçon s’appelait Michael. Sa mère était blanche et son père noir.
Les deux enfants se sont alors dirigés vers la cour de récréation d’une école qu’ils traversaient. Ils ont été abordés par trois garçons de leur âge qui étaient noirs. L’un des trois garçons demanda à Michael : « De quelle couleur es-tu ? » Michael fut déconcerté. Il est certain que le petit garçon pouvait parfaitement voir de quelle couleur il était ! Il faisait encore jour, alors pourquoi demandait-il cela ? Que demandait-il ? Michael avait l’impression qu’on lui demandait quelque chose de plus que la couleur de sa peau, mais il ne savait pas exactement quoi. Il marmonna quelque chose à propos de sa couleur intérieure, une réponse qui lui parut boiteuse même à l’époque. Le garçon répondit de façon tout à fait raisonnable : « Bien, de quelle couleur es-tu à l’intérieur ? » On ne sait malheureusement pas ce que Michael répondit. Tout ce dont je me souviens – car le Michael de l’histoire, c’était moi – c’est que je ne savais pas comment répondre à la question.
Rétrospectivement, il est évident qu’on m’interrogeait sur ma compréhension de mon identité raciale : je pensais être qui et quoi ? Je tiens cet épisode pour le début de mes perplexités sur ce qu’est la race.
Qu’est-ce que la race chez les êtres humains, si tant est qu’elle existe ? En posant cette question, nous ne supposons pas que nous savons d’emblée si la race est biologique ou sociale. Nous ne supposons pas non plus que nous savons si les races existent ou n’existent pas, ou si la race est réelle ou irréelle. Nous ne supposons pas non plus que la race est une chose et une seule.
Pour y répondre, nous devons prêter une attention particulière aux différentes façons dont nous parlons de « race » et être conscients que nous sommes souvent confus et embrouillés à son propos. Pour y répondre, nous devons être prêts à effectuer le travail analytique détaillé qui est indispensable pour parvenir à une vision claire et précise. Ce travail est vital en raison de l’importance pratique de la race. Son contexte politique général est défini par les multiples conflits sociaux et politiques associés à la « race » qui affectent les États-Unis. Ces conflits – et le fait du racisme – confèrent une urgence pratique à la question métaphysique « Qu’est-ce que la race ? ».
Nous constaterons que la race est un phénomène complexe, mais que l’on peut tout de même l’appréhender et mieux le comprendre grâce à une série de quatre concepts distincts mais interdépendants :
1. Le concept racialiste de race : c’est le pernicieux et bien connu concept traditionnel, essentialiste et hiérarchique de race, concept qui est souvent identifié à tort comme leconcept de race. Il soutient que les races ont des essences biologiques intrinsèques, qu’elles se distinguent par des traits normativement importants tels que l’intelligence et le caractère moral, et que l’on peut, en se fondant sur ces traits, les classer objectivement comme supérieures et inférieures.
2. Le concept minimaliste de race : c’est le concept ordinaire de race, réduit à sa plus simple expression. Il capture ce qui est « rationnel » dans le concept ordinaire : son « noyau logique ». Concept non racialiste – il n’invoque pas l’idée d’essences biologiques intrinsèques ou de caractéristiques normativement importantes, pas plus qu’il ne postule une corrélation entre ces caractéristiques et les caractères physiques visibles –, le concept minimaliste de race soutient ainsi que les races se distinguent par des différences dans les caractéristiques physiques visibles (couleur de la peau, texture des cheveux, forme du nez, etc.) correspondant à des différences dans l’ascendance géographique.
3. Le concept populationnel de race : c’est un concept non racialiste (non essentialiste, non hiérarchique) aspirant à la scientificité qui caractérise les races comme des groupes de populations appartenant à des lignées biologiques de filiation, se distinguant par des combinaisons de différences phénotypiques qui remontent à des populations fondatrices géographiquement séparées et isolées de façon extrinsèque sur le plan reproductif.
4. Le concept de racesociale : c’est le concept non racialiste, critique et émancipateur de race, qui a pour objet les groupes sociaux qui sont considérés comme des races racialistes.
Pris ensemble, ces termes fournissent un langage qui permet de penser et de parler de la race de manière cohérente.
(À suivre sur Antichambre…)
Michael O. Hardimon
Extrait de l’introduction à son livre

