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PARIS : Agone – On n’est pas à l’abri d’un miracle

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PARIS : Agone – On n’est pas à l’abri d’un miracle

Voilà un résultat pas moins intéressant que les autres.

Bien que certainement pas le plus attendu ce soir. Savoir à quel point les manipulations sondagières et mensongères des médias ont pesé sur les élections européennes.

C’est-à-dire ? Par exemple la diabolisation de la gauche, accusée de “terrorisme” — alors qu’un véritable terrorisme d’État, policier et juridique, ne n’est jamais porté aussi bien qu’en Macronie. Avec l’anathème d’antisémitisme lancé contre toute critique de l’État d’Israël au prix d’une redéfinition qui a permis d’ouvrir le Front républicain à l’extrême droite — et d’en exclure la gauche.

Ce processus médiatique de polarisation factice de l’offre politique semble destiné à faire une place à gauche pour remettre en selle cette bonne vieille deuxième droite : le Parti socialiste. Comme si le PS n’avait pas fait la preuve de sa fonction délétère pendant quatre décennies.

Pas seulement parce que ce parti est, depuis 1983, l’emblème de la gauche qui a cessé d’essayer. Sans parler de son rôle dans l’enterrement du dernier parti populaire de masse, le PCF — même si la lecture de son meilleur sociologue et historien laisse penser que, à son stade de “communisme désarmé”, il n’eut besoin de personne pour se saborder.

Il est certain que, depuis l’élection à la présidence d’Emmanuel Macron, personne n’a fait autant (avec le soutien des médias dominants) pour gonfler l’électorat du Rassemblement national et le légitimer — en partenariat avec Reconquête en repoussoir. Mais on ne doit pas pour autant oublier que c’est le leader historique du PS qui a invité le Front national dans le jeu électoral pour en rester maître malgré sa trahison de tous les idéaux de gauche. Jeu de dupe qui a débouché sur le résultat qu’on connaît : de Chirac à Macron-1 et Macron-2, des élections à la pince-monseigneur.

Comme on ne doit pas non plus oublier que si les pauvres en sont arrivés à voter massivement à droite et les riches à “gauche” – ce qui a permis le retour des droites au pouvoir, en France, en Angleterre et aux États-Unis –, c’est parce que les classes diplômées ont remplacé les classes laborieuses au cœur des partis socialiste, travailliste et démocrate.

Résultat aussi intéressant donc que les autres : allons-nous assister à la confirmation des prédictions sondagières ? En l’occurrence : l’effondrement tant espéré (et annoncé et clamé) de la gauche ? le raz-de-marée fasciste qui nous alignera sur le reste de l’Europe ? la “divine surprise” du sauvetage de la démocratie bourgeoise par le candidat des médias dominants ? En regardant la paperasse électorale étalée sur la table de la cuisine, comment ne pas se dire que certaines icônes sont issues d’un casting qui aurait très bien pu servir à la campagne publicitaire pour une compagnie d’assurance, une marque d’eau naturelle ou l’enrôlement dans la marine nationale ?

Le monde politique n’est pas le seul où l’on traficouille l’identité de “gauche”. Ainsi, dans le sous-champ culturel du livre, un non-événement a quand même donné lieu à un papier dans le New Nouveau Nouvel Obs (qui peine décidément à remplir ses colonnes entre ses pages de publicité) : caution de gauche d’un éditeur de droite modérément extrême, le directeur du Seuil a été remercié par le groupe Média-Participation. Pourquoi camoufler sous une divergence politique (qui arrangeait tout le monde depuis six ans) ce qui relève de l’inadéquation d’un employé à la rentabilité attendue par son patron ? Il est vrai que tout un chacun, dans cette situation de contradiction morale et politique, devrait bêtement s’attendre à un certain inconfort. Mais cette situation si répandue dérange si peu les directeurs de collection, auteurs et autrices, au Seuil comme ailleurs, qu’il faut plutôt se demander si c’est un sujet.

Pendant ce temps, on attend toujours de savoir dans quel grand groupe éditorial sera dissous le petit groupe Humensis, orphelin d’un patron qui confondait un peu édition, ballet et propagande (de droite). On sait seulement que, pour ce nouvel acte de concentration éditoriale, ne restent plus en lice que le groupe Albin Michel (principal éditeur d’Éric Zemmour) et le groupe Madrigall (principale bibliothèque littéraire antisémite et fasciste en langue française).

Une fois encore, alors que l’hypocrisie la plus éhontée semble faire loi dans le monde impitoyable de l’édition, la plus saine franchise règne sous la férule de Vincent Bolloré : l’ex-directrice de Fayard (groupe Hachette) n’était-elle pas assez catholique ou pas assez de droite ? Le choix patronal donne un indice : elle a été remplacée par l’ancienne éditrice d’Éric Zemmour.

Alors que se perpétue le dérisoire jeu de chaises musicales entre la poignée d’employés (très, très bien payés) qui fait tourner le marché de la concentration pour quelques millionnaires sinon milliardaires, un événement du sous-champ culturel du livre mérite, lui, une place dans nos mémoires. Jeudi 6 juin, Éric Hazan est mort. Du Monde et L’Humanité à Libération, en passant par Télérama et Mediapart, la presse parisienne a donné, avec plus ou moins d’honnêteté, de dignité ou de platitude, le portrait du fondateur des éditions La Fabrique. Rappelons ici sa place, centrale depuis vingt ans, dans la défense du métier d’éditeur. Et la critique à laquelle il a donné un titre : L’Édition sans éditeur – premier des trois livres de l’éditeur franco-américain André Schiffrin qu’Éric Hazan a édités et traduits en 1999. Alors que, plus que jamais, la concentration détruit l’édition dans l’indifférence générale – de l’État qui la soutient, des auteurs et autrices qui n’en tirent aucune conséquence aux journalistes qui l’accompagnent et aux libraires qui l’acceptent –, la lucidité d’Éric Hazan et sa manière si singulière, ferme et paisible, d’affirmer franchement les réalités les plus dures nous manquent plus que jamais.

Sur ces thèmes, lire :

— “L’adieu du PS au prolétariat”, Serge Halimi (Antichambre, septembre 2018)
— “Si la vraie droite nous était contée”, Louis Janover (Antichambre, octobre 2018)
— “Médias et extrême droite : la grande banalisation”, Pauline Perrenot (Antichambre, mars 2023)
— “‘Ce n’est pas moi qui ai abandonné mon parti, c’est mon parti qui m’a abandonné’ (I) Quand les démocrates étaient populistes”, Serge Halimi (Antichambre, juin 2019)
— “Aux origines de la droitisation du débat public”, Mathias Reymond (Antichambre, mars 2023)
— “Pratiques éditoriales depuis les années 1980 (I) Hugues Jallon : de La Découverte au Seuil, allers-retours”, Thierry Discepolo (Antichambre, mai 2019)