PARIS : 22 200 recherches par mois en France, 6,8 sugar bab…
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PARIS : 22 200 recherches par mois en France, 6,8 sugar babies pour un sugar daddy à Marseille
Anatomie d’un phénomène que les chiffres rendent enfin visible.
Alors que trois jeunes Français sur quatre savent ce qu’est un sugar daddy et qu’une femme de 18 à 30 ans sur cinq a envisagé d’en avoir un, une étude européenne basée sur des données réelles met pour la première fois des chiffres concrets sur le phénomène. Le sud de la France occupe une place à part sur la carte.
Ce qui frappe en premier, ce n’est pas le chiffre en lui-même, c’est ce qu’il implique. À Marseille, pour chaque homme inscrit comme sugar daddy sur une plateforme de rencontres intergénérationnelles, il y a 6,8 femmes en concurrence pour capter son attention. Six virgule huit. C’est l’un des ratios les plus déséquilibrés de toute l’Europe, comparable à celui des grandes villes néerlandaises et très loin de l’équilibre que l’on observe sur des marchés comme l’italien ou le grec.
Le chiffre est tiré d’un rapport qui vient de bousculer le peu que l’on savait avec certitude sur le sugar dating en Europe. Il s’intitule « Anatomy of Sugar Dating in Europe » et ce n’est ni un sondage ni un reportage de magazine : ce sont 255 989 profils analysés, 404 710 messages et 71 273 conversations réelles réparties sur 21 pays. Les données françaises ont été déclinées spécifiquement par Sugar Daddy France, qui a publié un extrait centré sur le marché hexagonal. Le travail de terrain est signé Sugar Daddy Planet, financé par Polaris Nexus.
Voilà pour les faits. Place aux questions.
Un pays qui cherche ce qu’il n’ose pas nommer
22 200 fois par mois. C’est la fréquence à laquelle les Français tapent « sugar daddy » dans Google, selon les données SEMrush de février 2026. Ça nous place au cinquième rang européen, derrière la Turquie (49 500 — un chiffre qui a surpris les chercheurs eux-mêmes), l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Pologne (27 100 chacun). On n’est pas ceux qui cherchent le plus. Mais on cherche pas mal.
Ce qui est frappant, c’est le décalage entre ce qui se passe dans les moteurs de recherche et ce qui se passe dans les conversations. En France, le sugar dating reste un sujet gênant. On en parle à table avec le même ton qu’on emploierait pour un reality show lointain — « ah, ça existe, tiens, c’est curieux » — mais on reconnaît rarement l’avoir vu de près. Pendant ce temps, les plateformes grossissent. Une enquête de My Sugar Daddy relayée par SilverEco.fr révélait que 75 % des Français de 18 à 30 ans connaissent déjà le terme et qu’une jeune femme sur cinq a envisagé la possibilité d’avoir un sugar daddy. On est en plein dans l’un de ces écarts typiquement français entre discours public et pratique privée.
Ce qui rend le marché français si particulier — et si compliqué
La France affiche un ratio national de 4,9 sugar babies pour chaque sugar daddy. C’est au-dessus de la moyenne européenne (4,2:1) et très loin de l’Italie (2,1:1 — le marché le plus équilibré d’Europe occidentale). Concrètement : en France, il y a nettement plus de jeunes femmes qui cherchent un sugar daddy que d’hommes prêts à en être un.
Mais le chiffre national masque des réalités locales très différentes. Paris concentre 22 % de l’ensemble des utilisateurs français de la plateforme — un degré de centralisation supérieur à celui de Madrid en Espagne (21 %) et bien au-dessus du modèle bipolaire italien entre Milan et Rome. Dans le sugar dating, comme dans à peu près tout le reste, la France c’est Paris et ensuite le reste suit.
Et puis il y a Marseille. Avec son 6,8 pour 1, la capitale du Sud n’est pas seulement la ville la plus déséquilibrée de France, c’est aussi l’une des plus saturées du continent. Seules Utrecht (9,3:1) et Rotterdam (8,5:1) aux Pays-Bas affichent des chiffres pires. Pourquoi ? L’étude ne fournit pas d’explications causales, mais il ne faut pas être sociologue pour deviner qu’une ville dotée d’une grande population jeune et universitaire, d’une économie marquée par des contrastes brutaux entre quartiers, d’une vie nocturne intense et d’une culture où l’argent se montre sans trop de complexes réunit les conditions parfaites pour que beaucoup de jeunes femmes s’inscrivent sur ces plateformes et que relativement peu d’hommes aisés fassent de même. Marseille a du glamour, de l’appétit et de l’impatience. Cette combinaison, dans le sugar dating, produit de la saturation.
Paris et les régions : deux mondes, un même phénomène
L’écart générationnel enregistré à Paris est de 16,9 ans — des sugar daddies de 43,6 ans en moyenne et des sugar babies de 26,7. C’est un chiffre conséquent, mais loin de ce qui se passe de l’autre côté des Alpes : à Turin l’écart atteint 21 ans, à Rome et Milan 19. Les sugar daddies français sont, en moyenne, un peu plus jeunes que les Italiens. Et ça, paradoxalement, ne rend pas le marché plus équilibré — c’est même tout le contraire.
Il y a un autre chiffre qui en dit long sur le comportement des Français sur ces plateformes : avec 43,6 messages par utilisateur actif, la France se situe dans la zone médiane-basse du classement européen. L’Espagne mène avec 105,3 — plus du double. Le Portugal affiche 67,2, l’Italie 52,9. Les Français s’inscrivent, regardent, mais écrivent moins. Ce n’est pas qu’il n’y a pas d’intérêt. C’est que l’intérêt s’exprime avec plus de prudence, peut-être plus de calcul, peut-être avec cette distance qui fait partie de l’ADN relationnel français. On aime observer avant d’agir. Dans le sugar dating, ça se voit. Et ça explique probablement en partie pourquoi le marché français, malgré une demande forte en volume de recherches, ne se traduit pas par des niveaux d’interaction comparables à ceux du sud de l’Europe.
Ce que la France partage avec l’Italie, en revanche, c’est la tendance au vieillissement du phénomène. On ne dispose pas de données spécifiques par ville française sur l’évolution dans le temps, mais au niveau européen la plateforme montre que les sugar daddies sont passés d’une moyenne de 35 ans à l’inscription en 2019 à 41 en 2025. Les sugar babies, de 24,7 à 28,1 ans entre 2023 et 2024. Le sugar dating n’est pas un truc d’ados. De moins en moins.
En France, d’après les données de Sugar Daddy Planet, 64 % des utilisatrices sont étudiantes ou jeunes diplômées de 21 à 27 ans. Ce n’est pas un profil de désespoir : c’est un profil de jeunes femmes formées qui cherchent quelque chose que les applis classiques ne leur offrent pas. Pour certaines, c’est de la curiosité. Pour d’autres, une attirance sincère pour les hommes mûrs. Pour d’autres encore, un moyen de vivre des expériences que leurs revenus ne leur permettent pas. Et oui, pour certaines c’est un coup de pouce financier qui leur permet de payer leurs études ou leur loyer dans des villes où le coût de la vie dévore n’importe quel salaire d’entrée.
Un reportage de France 3 à Bordeaux documentait comment la précarité étudiante avait accéléré le phénomène pendant et après la crise sanitaire. Les associations travaillant auprès des jeunes en situation de risque tiraient la sonnette d’alarme. Mais il convient aussi de ne pas tomber dans le récit unique. Toutes les sugar babies françaises ne débarquent pas poussées par la nécessité. Beaucoup arrivent par choix. Et cette distinction, dans un pays qui se targue de la liberté individuelle, devrait pouvoir se faire sans scandale.
Le paradoxe nordique et ce qu’il dit de nous
Il y a une donnée dans l’étude qui mérite qu’on s’arrête. Au Danemark, les gens ne cherchent pas « sugar daddy » sur Google. Ils cherchent des « sugar dating ». Le terme neutre dépasse le terme genré dans un rapport de 6 pour 1. En Suède et en Finlande, c’est pareil.
En France, « sugar daddy » écrase toutes les autres variantes. Et sur ce point, on ressemble davantage à l’Italie et à l’Espagne qu’aux Scandinaves.
Les chercheurs Gunnarsson et Strid, qui ont publié deux travaux académiques sur le sujet dans le Journal of Sex Research (2022) et Social Problems (2023), interprètent cette différence comme un reflet culturel profond. Les sociétés nordiques conçoivent ces relations comme un accord entre égaux qui négocient. Les latines — et là-dessus la France compte comme latine — les voient comme une dynamique de pouvoir générationnel. Ni l’une ni l’autre lecture n’est nécessairement juste. Mais il est significatif que la façon dont on cherche le phénomène en dise autant sur la façon dont on le comprend.
Une étude de grande envergure publiée dans Archives of Sexual Behavior en 2024 avec plus de 118 000 participants issus de 87 pays a montré que l’acceptation du sugar dating corrèle avec l’adhésion aux rôles de genre traditionnels. La France, qui se pense en avant-garde de l’égalité, entretient pourtant une relation compliquée avec les modèles de genre classiques. Pas besoin d’aller chercher bien loin pour s’en convaincre : Brigitte et Emmanuel Macron — 24 ans d’écart, mais dans le sens inverse du schéma habituel — continuent de susciter plus de commentaires sur l’âge que sur la politique. On est modernes, mais pas tant que ça.
Les risques : ce que l’étude ne tait pas
Parler de sugar dating sans parler de risques serait irresponsable. Et l’étude ne s’en prive pas.
Sur les 179 signalements analysés sur la plateforme au niveau européen, la fraude concentre 45,3 % — la première menace. Les signalements liés à des services d’escort représentent 24 %. Ce sont des chiffres qui reflètent ce que quiconque ayant passé cinq minutes sur l’une de ces plateformes sait : tout le monde n’est pas qui il prétend être.
Mais le chiffre qui n’admet aucune nuance est un autre : 10 signalements, soit 5,6 %, impliquent de possibles mineurs. Les auteurs de l’étude le disent sans détour : c’est une alerte qui exige une réponse immédiate. Et là-dessus, il n’y a pas de différences culturelles qui tiennent. Un mineur est un mineur à Marseille, à Milan et à Copenhague. Et aucune plateforme ne devrait pouvoir esquiver cette responsabilité, quoi que disent ses conditions d’utilisation.
Un secteur qui facture, croît et se transforme
Au niveau européen, les quatre principales plateformes du secteur cumulent 6,1 millions de visites mensuelles. Le leader contrôle près de 65 % de parts de marché mais perd 8,5 % de trafic. Un concurrent centré sur l’Europe continentale — avec l’Allemagne et la France comme marchés prioritaires — croît de 16,1 %.
Trois visites sur quatre viennent du mobile. C’est une industrie d’apps, avec tout ce que cela implique en termes de modèles économiques, d’acquisition d’utilisateurs et de traitement des données.
Pour la France, ces chiffres ont une lecture directe : nous sommes l’un des marchés prioritaires pour les plateformes qui se battent pour prendre des parts au leader anglophone. Cela veut dire que dans les années à venir, on verra plus de publicité, plus de présence sur les réseaux, plus de contenus sur le sugar dating en français. Que ça nous plaise ou non, le phénomène ne décroît pas.
Ce que ces données nous laissent
Cette étude n’est pas parfaite et ne prétend pas l’être. Elle repose sur une seule plateforme. Elle n’a pas de données sur les revenus ni la formation. Elle n’a pas été revue par des pairs. C’est une étude de marché.
Mais jusqu’à cet avril, ce qui existait sur le sugar dating en France se résumait en gros à trois catégories de contenu : des reportages alarmistes sur la prostitution déguisée, des profils aspirationnels de sugar babies instagrammables et des débats philosophiques pour savoir si le féminisme est compatible avec le fait de se faire inviter à dîner. Il manquait les chiffres. On les a maintenant.
22 200 recherches par mois. Un ratio de 4,9 pour 1 au niveau national. Marseille à 6,8. Paris qui concentre un utilisateur sur cinq. Des sugar daddies de 43 ans, des sugar babies de 26. Et 64 % d’entre elles étudiantes ou jeunes diplômées.
Dans le sud de la France, là où ces lignes sont publiées, le phénomène n’est pas une abstraction. C’est quelque chose qui se passe à Marseille, à Nice, à Montpellier, dans des villes où cohabitent la richesse visible de la Côte d’Azur et la précarité des quartiers universitaires. Les données de l’étude ne tranchent pas le débat moral qui entoure le sugar dating. Probablement que rien ne le tranchera jamais. Mais elles permettent au moins que la conversation ait lieu sur des bases plus solides que des anecdotes et des préjugés.
Ce sont des chiffres. Pas des jugements. Ce qu’on en fait, c’est notre affaire.
Sources :
- Sugar Daddy en France — Étude sur le sugar dating en France, extrait de l’étude européenne « Anatomy of Sugar Dating in Europe » (Sugar Daddy Planet, avril 2026, financé par Polaris Nexus)
- France 3 Nouvelle-Aquitaine — « Dans le monde des Sugar Daddies, un phénomène accentué par la précarité étudiante »
- SilverEco.fr — « De My Sugar Daddy à My Sugar Mommy, signe du temps qui passe ? »
- Meskó et al. (2024) — « Exploring Attitudes Toward Sugar Relationships Across 87 Countries », Archives of Sexual Behavior


