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JOHANNESBURG : Libby ALLEN : « Dans les économies créatives, les femmes revendiquent la propriété »

Dans le secteur créatif africain, les femmes dépassent le symbolisme pour revendiquer la propriété économique et intellectuelle de leurs créations.

À l’approche de la Journée internationale des droits des femmes, les discours se multiplient. Pourtant, au-delà des célébrations historiques nées au début du XXe siècle pour le droit de vote et de travail, une interrogation fondamentale émerge en 2026. Libby Allen, Vice-Présidente Marque et Création chez APO Group (https://APO-opa.com), pose le débat en ces termes : « La question qu’elle pose rarement est celle qui mérite d’être posée aujourd’hui : qui contrôle ce qu’elles ont construit ? ». Pour les industries créatives africaines, la réponse est désormais économique.

L’argument de la propriété intellectuelle

Au Sénégal, l’exemple de Diarra Bousso illustre ce changement de paradigme. Après un parcours en mathématiques et à Wall Street, elle est retournée à Dakar pour fonder DIARRABLU. Cette marque de mode utilise des algorithmes propriétaires pour générer des designs et soumet ces derniers au vote de sa communauté avant toute production. « La PI (algorithmes, méthodologie, système de conception) est entièrement sienne. La valeur est dans le processus de Bousso, et elle en est la propriétaire », analyse Libby Allen. Ce modèle, qui réduit de 60 % les déchets, s’appuie sur une chaîne d’approvisionnement composée quasi exclusivement d’artisans sénégalais.

Le jeu vidéo comme vecteur culturel

En Afrique du Sud, le studio Nyamakop a également fait le choix de la souveraineté créative avec la sortie, le mois dernier, de *Relooted*. Ce jeu d’aventure plonge le joueur dans un Johannesburg futuriste où il doit récupérer 70 artefacts africains réels. Conçu par des talents issus de plus de dix pays du continent, le projet est porté par Mohale Mashigo, directrice narrative.

Romancière et autrice de bandes dessinées ayant collaboré avec Marvel et DC, elle insiste sur la précision historique : chaque objet du jeu correspond à une réalité documentée. « Le monde de Relooted est construit de sorte qu’il ne peut pas être détaché de son propre contexte et réutilisé ailleurs. La culture voyage différemment lorsqu’elle est auto-écrite », souligne la vice-présidente d’APO Group.

Maîtriser les infrastructures de distribution

Au Nigeria, la productrice Mo Abudu applique une logique similaire à la diffusion. Fondatrice d’EbonyLife Media en 2012, elle a lancé en novembre dernier la plateforme EbonyLife ON Plus. Ce service par abonnement vise à conserver la valeur de la narration africaine sur le continent même. La stratégie est claire : « Il faut détenir l’infrastructure, sinon quelqu’un d’autre fixera les conditions », précise Libby Allen.

Le défi de l’intelligence artificielle

Cette quête de propriété s’inscrit dans un contexte technologique tendu. Les modèles d’intelligence artificielle générative (GenAI) sont entraînés sur des productions créatives souvent non rémunérées. Dans des économies où l’infrastructure formelle de propriété intellectuelle reste inégale, le risque est grand. « La production créative des femmes alimente des systèmes qu’elles ne possèdent pas », avertit l’experte.

Le contrôle du récit

L’enjeu final réside dans la maîtrise du narratif à l’échelle des 54 pays que compte le continent. De nombreux partenaires de communication, absents du terrain, proposent une visibilité approximative qui dilue le message. Pour Libby Allen, la logique de propriété qui anime Diarra Bousso ou Mo Abudu doit s’appliquer à la communication : « Pour que les marques aient un écho en Afrique, les communications doivent être africaines ».

APO Group, cabinet de conseil en communication panafricain fondé en 2007, accompagne ces dynamiques en connectant les organisations aux décideurs du continent. « Il sera intéressant de voir […] si les femmes qui s’approprient les industries créatives africaines contrôleront plus leurs travaux, leur distribution et leur récit que l’année précédente », conclut Libby Allen.