BRUXELLES : Sébastien LESCOP : « Souveraineté numérique : l…
Partager :

BRUXELLES : Sébastien LESCOP : « Souveraineté numérique : l’Europe veut-elle se protéger ou gagner ? »
Sébastien Lescop, DG de Cloud Temple, analyse le nouveau paquet européen sur la souveraineté numérique, un pas jugé nécessaire mais insuffisant.
L’Union Européenne a franchi une étape décisive le 3 juin dernier en publiant son « paquet souveraineté technologique », qui établit pour la première fois une définition du cloud souverain et l’intègre dans la commande publique. Dans une analyse détaillée, Sébastien Lescop, directeur général de l’entreprise spécialisée Cloud Temple, salue une décision attendue mais alerte sur les défis de son application et le manque d’ambition offensive. Pour lui, la question fondamentale demeure : « L’Europe veut-elle se protéger, ou veut-elle gagner ? ».
Un diagnostic partagé, des avancées notables
Le constat, dressé par la Commission européenne elle-même, est sans appel : le continent dépend de fournisseurs non européens pour plus de 80 % de ses infrastructures et produits numériques. La réponse apportée par le *Cloud and AI Development Act* (CADA) vise à inverser cette tendance en classant les services cloud sur plusieurs niveaux de souveraineté pour les achats publics.
Sébastien Lescop reconnaît deux progrès majeurs. D’une part, la charge de la preuve est désormais inversée : ce ne sera plus aux acteurs européens de justifier leur légitimité, mais aux fournisseurs non européens de prouver leur immunité face aux lois extraterritoriales. D’autre part, le texte distingue clairement la souveraineté de la cybersécurité.
« On peut être parfaitement sécurisé et totalement dépendant. Se dire souverain ne suffira plus. Il faudra le prouver, audit à l’appui ».
Les dérogations, talon d’Achille du règlement
Cependant, l’expert pointe les risques contenus dans les détails du texte, notamment les dérogations qui pourraient vider le règlement de sa substance. L’article 18 est particulièrement scruté : il permettrait à un fournisseur contrôlé par un pays tiers d’accéder aux niveaux de protection les plus élevés si la Commission reconnaît ce pays comme « équivalent » via un acte d’exécution.
« Un cadre solide sur le papier mais facile à contourner dans la pratique serait pire que pas de cadre. Il endormirait », souligne Sébastien Lescop.
Le risque, selon lui, est de voir les versions « souveraines » des géants américains (hyperscalers), soumises à des législations extraterritoriales, s’engouffrer dans cette brèche. Dans ce contexte, l’axe franco-allemand, avec le référentiel français SecNumCloud et son nouvel homologue allemand C3A, apparaît comme un contrepoids essentiel dans les négociations à venir. Une analyse partagée par Julie Latawiec, directrice des affaires publiques de Cloud Temple, qui note que le fond de la proposition européenne s’inspire largement de la doctrine française portée depuis plusieurs années.
Une ambition jugée trop défensive
Au-delà des aspects techniques, c’est l’ambition globale du projet qui est questionnée. Le règlement plafonne la « préférence européenne » et la qualifie de « non décisive ». Les niveaux les plus stratégiques (3 et 4), réservés aux acteurs souverains, ne concerneraient qu’environ un dixième des usages du secteur public.
Un chiffre à mettre en perspective avec les 264 milliards d’euros que l’Europe dépense chaque année en informatique, principalement auprès de fournisseurs américains.
« Sécuriser un dixième des seuls usages publics, c’est gagner une escarmouche et laisser filer la guerre », prévient le directeur général.
Pour lui, une souveraineté qui se limite à protéger un périmètre restreint s’apparente à une rente vouée à l’échec. L’intention d’orienter 25 % des achats innovants vers des PME est louable, mais elle doit servir de tremplin pour créer des champions européens capables de conquérir des marchés mondiaux.
L’open source et la conquête comme horizon
L’analyse s’étend également au domaine de l’open source, qui n’est pas une garantie de souveraineté en soi. Si la gouvernance et la maintenance des logiciels libres restent aux mains d’acteurs basés hors d’Europe, la dépendance ne fait que se déplacer.
« L’Europe ne deviendra pas souveraine en consommant le code des autres. Elle le deviendra en gouvernant le sien et en l’imposant comme standard », affirme-t-il.
Pour Sébastien Lescop, le plus dur commence. La réussite du projet dépendra de trois conditions : la fermeté face aux tentatives de contournement via l’article 18, une préférence européenne affirmée et, surtout, un changement de mentalité pour passer d’une logique de protection à une stratégie de conquête.
« L’Europe a les talents, la recherche et l’industrie. Le texte lui donne le droit d’être souveraine. Il lui reste à en avoir l’ambition », conclut-il.
via Presse Agence (rédigé à partir d’un communiqué de presse transmis à la rédaction).

