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MARSEILLE : Édition – Karl KRAUS et la chronique anno…

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MARSEILLE : Édition – Karl KRAUS et la chronique annoncée du nazisme dès 1933

Agone réédite un texte de Karl Kraus de 1933 qui démontre que l’horreur nazie était visible pour qui voulait bien regarder.

Comment prétendre qu’on ne savait pas ? Près d’un siècle après sa rédaction fulgurante en 1933, *Troisième nuit de Walpurgis*, l’œuvre magistrale du satiriste autrichien Karl Kraus, rééditée par les éditions Agone, conserve une puissance intacte. Écrit en seulement cinq mois, juste après la nomination d’Adolf Hitler au poste de chancelier, ce texte n’est pas une prophétie mais une analyse clinique et implacable de la montée du nazisme, fondée sur des faits accessibles à tous. Une lecture qui, en 2026, résonne comme un avertissement sur les mécanismes du déni collectif et de la cécité volontaire.

Un visionnaire qui savait lire les journaux

Loin de se présenter comme un devin, Karl Kraus a agi en journaliste méticuleux. Son travail s’appuie exclusivement sur des sources publiques, qu’il recoupe, vérifie et analyse avec une acuité redoutable. Il lisait la presse de l’époque – l’Arbeiter-Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neue Freie Presse – et écoutait la radio.

« Souvent il suffit d’écouter la radio quand on recherche la vérité », écrivait-il.

Grâce à cette méthode, il a décrit avec une précision glaçante, dès le milieu de l’année 1933, ce qui se tramait en Allemagne : les préparatifs de guerre, les visées expansionnistes, l’antisémitisme brutal et institutionnalisé, mais aussi l’existence des premiers camps de concentration. Il nomme Oranienburg, ouvert en février 1933, et Dachau, en mars de la même année. Il documente déjà les tortures, les exécutions sommaires et les sévices infligés, notamment aux femmes accusées de fréquenter des Juifs. Il dissèque le concept de « détention préventive », un outil juridique permettant d’incarcérer arbitrairement les opposants.

Le déni comme mécanisme de défense

Face à l’accumulation de preuves, la question centrale de Kraus est celle de l’aveuglement de ses contemporains, de ces « millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien ».

Pour lui, la seule explication plausible est le refus de voir, la volonté de ne pas croire à une réalité trop dérangeante tant qu’elle ne frappe pas directement à sa porte.

« Les rites très stricts de la préventive […] subsistent en vertu de la fidélité des zélateurs à leur foi et plus encore parce que ceux qui dorment dans des lits ne veulent pas y croire », analyse-t-il.

L’auteur illustre ce déni par un exemple édifiant : celui du président du Pen Club autrichien de l’époque, lui-même juif. Ce dernier déclarait publiquement n’avoir « rien à reprocher (personnellement) aux nazis » et n’avoir jamais été importuné en raison de sa judéité. Il considérait alors que suspecter le régime de visées aussi funestes que les camps ou les tortures relevait d’un « mauvais procès d’intention ».

Une complicité tacite et la responsabilité des élites

Kraus va plus loin que le simple constat de la passivité. Il soutient que le nazisme n’a pas été une catastrophe surgie du néant, mais qu’il a prospéré en s’appuyant sur les peurs, les frustrations et les désirs refoulés d’une large partie de la population allemande, qui y a trouvé son compte. Cette adhésion a été rendue possible par une « orchestration du mensonge » à laquelle la société a participé, avant de dénier sa propre implication.

Cette abdication de la conscience, visible dans le langage, est pour lui une faillite morale.

« Les Allemands ne se rendent-ils pas compte […] non seulement qu’aucune nation ne se réfère aussi souvent qu’elle au fait qu’elle en est une, mais que le reste du monde n’emploie pas aussi souvent en une année le terme de “sang” que ne le font les radios et les journaux allemands en une journée ? », s’insurgeait-il.

Il identifiait trois catégories de responsables principaux dans cette manipulation de la réalité : les journalistes et les écrivains, pour leur déformation des mots ; les leaders politiques, notamment sociaux-démocrates, pour leur inaction ; et enfin, Joseph Goebbels, chef de la propagande, qualifié d’« intelligent Goebbels ».

Un écho contemporain troublant

Comme le souligne Pierre Deshusses, traducteur de l’œuvre, dans son prologue, la lecture de Kraus aujourd’hui interpelle directement notre époque. Le texte source des éditions Agone établit un parallèle avec la montée actuelle de l’extrême droite et l’émergence d’initiatives comme l’« Observatoire des extrêmes droites ». Il suggère, non sans ironie, qu’il serait temps de lancer aussi un « Observatoire de l’extrême centre », pointant la responsabilité de ceux qui, par leur inaction ou leur complaisance, favorisent l’émergence des extrêmes.

L’œuvre de Karl Kraus, portée par la traduction de Pierre Deshusses et une préface de l’historien Johann Chapoutot, est plus qu’un document historique : c’est un outil essentiel pour comprendre comment les sociétés peuvent basculer en choisissant l’ignorance face à l’évidence.

L’ouvrage *Troisième nuit de Walpurgis* (Agone, 2005, 2025) est disponible en librairie.

Un extrait de la préface est à lire en ligne sur le site Antichambre.

via Presse Agence.