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PARIS : Feda WARDAK : « Produire des contres-récits sur l’Afghanistan »
L’artiste Feda Wardak présente une œuvre sur la résistance afghane face à l’impérialisme, mêlant architecture, danse et musique.
Fruit d’une recherche au long cours, l’œuvre plastique et chorégraphique « Ce que le ciel ne sait pas » propose un regard inédit sur l’histoire récente de l’Afghanistan. Portée par l’artiste et architecte afghano-français Feda Wardak, en collaboration avec le chorégraphe Saïdo Lehlouh et la compositrice Deena Abdelwahed, cette création monumentale et vivante sera présentée du 4 au 6 juin aux SUBS à Lyon dans le cadre des Nuits de Fourvière, puis du 16 au 18 juin à la Vieille Charité pour le Festival de Marseille, et enfin du 17 au 19 décembre à la Grande Halle de la Villette pour le Festival d’Automne à Paris.
Une métaphore de l’extractivisme
Au cœur du dispositif scénique se dresse une structure impressionnante : un escalier hélicoïdal de près de onze mètres de haut, évoquant une foreuse. Cet objet n’est pas anodin ; il symbolise l’outil du pillage des sols afghans. Pour l’artiste, il est la métaphore d’une triple prédation imposée par les dynamiques impérialistes. « L’escalier hélicoïdal qui fore le sol raconte une extraction faite, en même temps, des ressources et des matières premières, des corps et des identités culturelles et, des luttes et résistances locales qui y répondent », explique Feda Wardak. L’œuvre explore ainsi l’extractivisme des richesses du sous-sol, celui des corps contraints à l’exil par la guerre et la sécheresse, et enfin celui des identités culturelles, menacées de disparition d’une génération à l’autre.
Raconter l’Afghanistan « à hauteur d’être humain »
Le projet puise sa source dans l’histoire intime de Feda Wardak, qui a passé ses premières années en Afghanistan. Il dénonce une vision occidentale qui a trop longtemps observé son pays d’origine « depuis le haut, depuis le ciel », adoptant un point de vue surplombant et déshumanisant. Son travail vise à inverser cette perspective.
« Ce travail s’appuie sur des recherches et une pratique de terrain que j’ai engagée depuis 15 ans, dans les pas de mes parents, de mes grands-parents et de mes ancêtres qui, depuis des siècles, sont installés dans un territoire rural appelé le district de Jeghatu. Ils font partie d’une société paysanne qui vit du travail de la terre dans des zones très arides, où l’eau est un enjeu crucial. Celle-ci est apportée par des systèmes d’adduction d’eau millénaires appelés des karez, des galeries souterraines qui acheminent l’eau depuis les nappes phréatiques. Les bombardements soviétiques puis américains ont ciblé ces réseaux d’eau, parce que s’en prendre aux infrastructures hydrauliques condamne les populations qui habitent ce territoire, et les contraint à l’exil. Depuis quinze ans, je les répare à mon tour avec les derniers artisans qui ont le savoir-faire pour réalimenter en eau des territoires devenus arides », témoigne l’artiste.
La résistance par le contre-récit
Cette création s’inscrit dans un répertoire plus vaste intitulé « Chercheurs d’eau », dont l’ambition est de produire un corpus d’œuvres donnant à voir les récits afghans, en rupture avec le discours dominant. Feda Wardak articule sa recherche autour de trois espaces symboliques. « Dans ma recherche, je veux mettre en lien et en tension les points de vue pour justement interroger les registres de vérité. Ces points de vue se matérialisent au sein de trois contextes spatiaux : les ciels, les sols et les sous-sols. Les ciels, constituent l’espace de contrôle et de surveillance par l’appareil impérialiste. Les sous-sols, sont l’endroit de résistance depuis lequel les artisans cherchent l’eau. Et les sols, sont l’interface entre les deux. La surface qui raconte les stigmates de la guerre », détaille-t-il. C’est dans cette interface, sur le sol de la scène, que les corps des cinq interprètes évolueront, racontant par le mouvement les traumatismes, les mémoires et les luttes.
Une création collective et pluridisciplinaire
Pour donner vie à cette vision, Feda Wardak s’est entouré d’artistes dont les parcours résonnent avec les enjeux de l’œuvre. La chorégraphie est confiée à Saïdo Lehlouh, co-directeur du CCN de Rennes et de Bretagne, et la création sonore à Deena Abdelwahed, figure de la scène électronique expérimentale. « Je suis parti à la recherche d’énergies qui comprennent les questions que soulèvent l’œuvre, parce que ce sont des personnes également concernées à leur endroit par ces enjeux », précise Feda Wardak. Cette convergence des talents, de l’architecture à la danse en passant par la musique, vise à créer une expérience immersive et politique, où l’art devient un outil pour archiver des récits menacés et questionner l’histoire officielle.


