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LILLE : Sophie DJIGO : « Il y a des formes de solidarité qui sont réprouvées, voire réprimées »

Dans son nouvel essai, la philosophe Sophie Djigo analyse la criminalisation croissante de l’entraide, un principe pourtant universel.

Alors que la solidarité est souvent présentée comme une valeur fondamentale, son exercice est de plus en plus confronté à des logiques de répression morale et pénale. C’est le constat central de l’ouvrage « La Solidarité n’est pas un crime », publié le 8 avril dernier par la philosophe de terrain Sophie Djigo. À travers une analyse rigoureuse, elle interroge la condamnation grandissante de certaines formes d’entraide, du « délit de solidarité » envers les personnes sans-papiers aux accusations de séparatisme visant les acteurs sociaux des quartiers populaires.

Invitée sur la matinale d’ICI Nord le 8 avril, l’autrice a souligné ce paradoxe. « Cela fait une dizaine d’années que je travaille sur les questions migratoires et les pratiques de solidarité, notamment l’accueil des personnes en exil. Je n’ai jamais rencontré personne qui me dirait ‘non la solidarité c’est horrible’ », a-t-elle expliqué. Pourtant, elle rappelle que les faits contredisent cette évidence apparente, citant l’exemple emblématique de Cédric Herrou : « Il y a des procès en solidarité ».

Une philosophie ancrée dans le réel

Pour étayer sa thèse, Sophie Djigo s’appuie sur une démarche de philosophie de terrain, articulant réflexion théorique et enquêtes concrètes. Son livre explore ce phénomène à travers trois études de cas précises : la situation à la frontière franco-britannique, l’analyse d’un procès de la solidarité en Belgique et les dynamiques à l’œuvre dans les quartiers populaires de Roubaix. Chaque situation permet d’analyser les pratiques solidaires, les mécanismes de leur criminalisation et la manière dont le pouvoir politique cherche à imposer des formes jugées « légitimes » de solidarité.

L’un des points abordés est la complexité du terme « passeur », souvent utilisé de manière indistincte. « Il faut vraiment être très précis. Il ne faut pas faire d’angélisme, il y a des trafics d’êtres humains, il y a du business à la frontière, bien sûr, dans des conditions très violentes », a concédé la philosophe, avant de nuancer : « Mais il y a aussi des personnes elles-mêmes exilées, en situation de vulnérabilité, qui se retrouvent accusées d’être des passeurs parce qu’elles se retrouvaient un peu au mauvais moment au mauvais endroit, en quelque sorte, dans le parcours de la traversée de la Manche ».

Redéfinir une solidarité universelle

Face à ce qu’elle qualifie de « dévoiement » du concept, lorsque l’aide est « réservée à un petit groupe et pas à tout le monde », Sophie Djigo propose de redéfinir les contours d’une véritable solidarité. Elle en dégage trois critères fondamentaux. « Les critères que j’ai essayé de dégager, c’est une solidarité qui potentiellement est universelle, qui s’adresserait à toutes les personnes qui en auraient besoin, une solidarité qui vise à l’égalité entre toutes et tous, donc qui casse les relations de pouvoir entre quelqu’un qui aide et quelqu’un qui est aidé, et une solidarité qui vise à une autonomie collective », a-t-elle détaillé.

Un combat intellectuel et personnel

L’engagement de Sophie Djigo ne se limite pas à la sphère académique. Son travail lui a valu d’être la cible d’insultes, de cyberharcèlement et de menaces de mort explicites de la part de l’extrême droite. Cet acharnement a culminé les 30 et 31 mars derniers, lorsque la philosophe a attaqué en diffamation Éric Zemmour et plusieurs cadres du Rassemblement National devant la 17ème chambre du Tribunal de Paris.

Si l’autrice a fait le choix de ne pas mentionner cette affaire personnelle dans son ouvrage, le livre est présenté comme une « réponse extra-judiciaire aux violentes attaques » dont elle a été victime. Spécialiste reconnue des questions migratoires, Sophie Djigo est directrice de programme de recherche au Collège international de philosophie et fondatrice du collectif Migraction59. Elle a déjà publié plusieurs ouvrages sur ces thématiques, dont « Les Migrants de Calais » (Agone, 2016). Cet essai constitue un appel à « faire vivre les solidarités sans frontières », en dépit des tentatives de les réprimer.