MARSEILLE : Littérature – Tolstoï et Dostoïevski, une…
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MARSEILLE : Littérature – Tolstoï et Dostoïevski, une rivalité sans rencontre
Les éditions Agone révèlent les regards croisés et critiques entre Tolstoï et Dostoïevski, deux monuments de la littérature russe qui ne se sont jamais rencontrés.
Contemporains, rivaux et géants de la littérature russe du 19ème siècle, Léon Tolstoï et Fiodor Dostoïevski ne se sont jamais croisés. Pourtant, ils suivaient mutuellement leur production avec une « jalousie attentive ». S’appuyant sur les biographies de la spécialiste Nina Gourfinkel, les éditions Agone (https://www.agone.org/) lèvent le voile sur la relation complexe et les jugements sans concession que ces deux monstres sacrés portaient l’un sur l’autre, offrant une plongée fascinante dans les coulisses de la création littéraire.
Un rendez-vous manqué
Le fait qu’ils ne se soient jamais rencontrés constitue un « détail curieux » de l’histoire littéraire.
Si les deux écrivains ont maintenu leurs distances, leurs épouses, elles, ont eu des échanges pragmatiques. La comtesse Sophie Andréëvna, épouse de Tolstoï, qui gérait également les affaires éditoriales de son mari, a ainsi pris contact avec Anna Grigorievna Dostoïevskaïa pour lui demander des conseils de gestion. Une collaboration d’affaires qui contraste avec la distance observée par leurs maris.
Deux styles, deux visions du monde
Au cœur de leur distance se trouvait une divergence stylistique fondamentale.
Nina Gourfinkel oppose le « vaste et lent écoulement du récit d’un Tolstoï », à l’écriture de Dostoïevski, qu’elle décrit comme « rapide, apparemment négligée, d’une syntaxe embrouillée, chargée d’inversions, de répétitions ».
Ce style, qui rompait avec la prose épique et mesurée de ses contemporains, était nécessaire à Dostoïevski pour ses « analyses de l’homme moderne dans un monde en mouvement ».
Cette manière irritait profondément Tolstoï.
L’écrivain Maxime Gorki rapporte ses propos acerbes : « Dostoïevski écrit abominablement. Je suis sûr que c’est volontairement, par coquetterie, qu’il s’efforçait de faire laid. Il le faisait à l’esbroufe… Je pense qu’il déformait exprès certains mots, parce que c’étaient des mots étrangers. On trouve chez lui des maladresses impardonnables ».
Le jugement sévère de Tolstoï sur l’homme
Au-delà du style, Tolstoï portait un jugement très dur sur la personnalité et la pensée de Dostoïevski.
« Il lui eût fallu étudier la doctrine de Confucius ou des bouddhistes, cela l’aurait calmé… », confiait-il.
« C’était un homme d’une chair violente ; quand il se fâchait, des bosses apparaissaient sur sa calvitie et ses oreilles bougeaient. Il sentait beaucoup de choses mais pensait mal […]. Il avait dans le sang quelque chose de juif. Il était ombrageux, pétri d’amour-propre, lourd et malheureux. C’est étrange qu’on le lise tant, je ne vois pas pourquoi. Ce qu’il a écrit est dur et inutile, parce que, pour tous ces Idiots, Adolescents, Raskolnikov et le reste, ce n’est pas ainsi que cela s’est passé, c’était beaucoup plus simple, plus compréhensible ».
Cette critique radicale fait écho à la manière dont Tolstoï analysait sa propre vie, avec une lucidité brutale, confessant dans son *Journal* : « Je tuais des hommes à la guerre […] Mensonge, vol, libertinage, ivrognerie, violence, meurtre… Pas de crime que je n’aie commis ».
La perspicacité visionnaire de Dostoïevski
Si Tolstoï critiquait l’homme, Dostoïevski, lui, analysait avec une acuité remarquable la structure mentale de son rival.
Il le décrivait comme « un de ces esprits russes qui ne voient clairement que ce qui est planté devant leurs yeux et qui, pour cette raison, foncent droit devant eux. […] il leur arrive de dire juste le contraire de ce qu’ils disaient auparavant, car, de toute façon, ils sont rigoureusement sincères ».
Nina Gourfinkel souligne la justesse de cette analyse, écrite en 1877, juste avant que Tolstoï ne publie sa *Confession*, œuvre de rupture où il reniait précisément son passé.
Témoignage : les tourments de la création
Une lettre de Dostoïevski à sa nièce, en août 1870, alors qu’il rédigeait *Les Possédés*, illustre les affres de la création et la conscience aiguë de sa propre précarité face à des auteurs comme Tolstoï. Ce témoignage poignant révèle un artiste en proie au doute et à la maladie, mais animé d’une ambition dévorante.
« Oh ! Sonetchka, si vous saviez combien il est dur d’être écrivain, de supporter ce destin ! », écrit-il.
« Le roman que j’avais commencé était très original […], mais sa conception était d’une nature assez neuve pour moi […]. Je n’y réussis pas. Le travail marchait mollement […]. En juillet… j’eus une série de crises comitiales (hebdomadaires). J’en fus si ébranlé que pendant un mois je ne pus songer au travail […]. Voici que l’ayant repris il y a deux semaines, je découvris soudain ce qui clochait […] et dans un élan d’inspiration, m’apparut spontanément un nouveau plan du roman, parfaitement harmonieux. Il fallait tout changer ; sans hésiter, je biffai tout ce que j’avais écrit (une quinzaine de feuilles d’imprimerie) et recommençai à la première page. Le travail de toute une année était anéanti. […] Si, pour écrire ce roman, je disposais de deux ou trois ans matériellement assurés, comme Tourguénev, Gontcharov ou Tolstoï, je suis sûr que j’écrirais une œuvre dont on parlerait encore dans cent ans ! ».
Ces regards croisés, immortalisés dans les biographies de Nina Gourfinkel sur Tolstoï et Dostoïevski dessinent le portrait d’une époque et de deux génies qui, faute de se rencontrer, se sont observés, jaugés et définis l’un par rapport à l’autre pour l’éternité.
via Press Agence.


