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HYERES : Stéphane RAMBAUD : « La réforme de la P.J, une erreur stratégique »
En tant que député du Var et ancien commissaire de police, Stéphane Rambaud s’exprime sur la réforme de la P.J par Gérald Darmanin, véritable erreur stratégique.
Réforme de la police judiciaire : une erreur stratégique qui affaiblit la sécurité des Français et sacrifie le quotidien des enquêteurs
« Aujourd’hui, après la réforme de Gerald Darmanin, la police judiciaire s’essouffle. Demain, si rien n’est corrigé, c’est la capacité même de l’État à lutter contre le grand banditisme, le narcotrafic, les homicides complexes, la criminalité organisée et les réseaux financiers qui sera durablement affaiblie.
Car derrière les discours administratifs sur la « mutualisation » et la « simplification », la réalité de terrain est tout autre : des enquêteurs spécialisés sont absorbés par les urgences du quotidien, des dossiers lourds s’accumulent, les coordinations interservices se fragilisent, et la chaîne hiérarchique se complexifie au lieu de se clarifier. Ce n’est pas seulement une réforme mal calibrée. C’est une erreur stratégique.
Les conséquences sont déjà visibles. Dans de nombreux services, les policiers de la PJ consacrent désormais une part croissante de leur temps à des tâches périphériques : déferrements, gardes à vue de proximité, opérations de sécurisation locale ou réponses immédiates à la pression territoriale. Ces missions ont leur légitimité. Mais elles ne doivent pas se faire au détriment de ce qui constitue le cœur de la police judiciaire : des investigations longues, techniques, discrètes, exigeant de l’expérience, de la stabilité et du temps.
Or ce temps disparaît. Les stocks de procédures explosent. Certains enquêteurs évoquent des charges de travail devenues déraisonnables, avec plusieurs centaines de dossiers en portefeuille, jusqu’à 700 pour certains d’entre eux. Les surveillances techniques, les analyses cyber, les filatures complexes ou les exploitations longues sont retardées, faute d’effectifs sanctuarisés. À force de vouloir tout fusionner, on finit par tout affaiblir.
Dans ce contexte, l’intelligence artificielle — outil que je considère comme essentiel pour moderniser nos forces de sécurité — ne peut pas produire ses effets si l’environnement humain et organisationnel se dégrade. L’I.A. transforme déjà la police technique et scientifique : croisement massif de données, analyse d’images et de vidéos dans les affaires de pédocriminalité ou de trafics, retranscription automatique d’écoutes ou d’auditions, détection de schémas récurrents dans les scènes de crime. Mais ces outils exigent des personnels spécialisés, du temps dédié, une organisation stable, et surtout une véritable filière judiciaire protégée. Sinon, nous aurons des technologies prometteuses sans capacité opérationnelle pour les exploiter pleinement.
Autre dérive majeure : le repli départemental. La criminalité organisée ne respecte pas les frontières administratives. Les trafics de stupéfiants, les réseaux financiers, les filières d’immigration clandestine ou les bandes itinérantes travaillent à l’échelle de plusieurs départements, parfois à l’échelle nationale ou internationale. Face à cela, la logique départementale affaiblit la fluidité du renseignement criminel et la cohérence de la réponse judiciaire. Lorsque les priorités locales, fixées sous l’autorité préfectorale, prennent le pas sur la logique d’enquête, ce sont les dossiers les plus lourds qui reculent.
C’est là un autre point d’alerte fondamental : cette réforme rogne progressivement l’autonomie professionnelle des chefs de service de police judiciaire. Les commissaires formés à la conception, à la direction, au commandement et à l’investigation se retrouvent happés par les réunions, les arbitrages de gestion, les objectifs chiffrés et les impératifs de communication. Les décrets de 2025 ont encore renforcé cette logique, en consolidant le poids du préfet sur les directeurs territoriaux. À terme, on détourne les responsables d’enquête de leur mission première : piloter les équipes, structurer les dossiers, coordonner les opérations et viser le démantèlement durable des réseaux.
Cette évolution brouille dangereusement les équilibres. Les préfets sont des autorités administratives généralistes, soumises à des contraintes politiques locales, à la gestion du « sentiment d’insécurité », à l’urgence médiatique et à la pression du résultat visible. La police judiciaire, elle, doit au contraire travailler dans le temps long, sous l’autorité judiciaire, avec discrétion, technicité et indépendance fonctionnelle. Quand ces deux logiques se confondent, le risque est clair : privilégier les opérations visibles, immédiates, style « place nette », statistiquement rentables, au détriment des enquêtes profondes.
Les magistrats, les avocats, les syndicats de commissaires et de nombreux enquêteurs n’avaient d’ailleurs pas attendu pour tirer la sonnette d’alarme. Tous redoutaient un nivellement par le bas de la filière judiciaire. Les signaux sont désormais concrets : crise d’attractivité persistante, démotivation, départ de profils expérimentés, perte de repères chez les jeunes enquêteurs, dilution progressive d’un savoir-faire historique hérité des Brigades du Tigre. Même la sécurité publique, censée bénéficier de la mutualisation, ne semble pas véritablement soulagée. On n’a pas créé de vraies synergies ; on a surtout déplacé la pénurie.
Ce constat, je ne le découvre pas aujourd’hui. Je l’avais annoncé dès le départ.
Le 18 octobre 2022, lors de ma toute première Question au Gouvernement à l’Assemblée nationale, j’interpellais directement Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, sur la réforme des directions départementales de la police nationale (ex-DDSP). Je mettais déjà en garde contre le risque de dilution de la police judiciaire au sein d’une organisation hiérarchique unifiée, placée sous l’autorité d’un directeur départemental dépendant du préfet. J’alertais sur la mutualisation des moyens au profit du traitement de la délinquance du quotidien et sur l’affaiblissement prévisible des enquêtes lourdes, qui nécessitent une logique régionale, voire nationale.
Trois ans et demi plus tard, force est de constater que ces alertes se sont vérifiées. La réforme, pleinement déployée au 1er janvier 2024, a imposé une unification forcée dont les rapports parlementaires du Sénat et de l’Assemblée nationale ont déjà souligné les limites, avec un bilan allant de mitigé à sévère. Dans certains territoires, la réorganisation s’est traduite par des pertes sensibles d’effectifs dans l’investigation, parfois jusqu’à 33 %, dans un contexte d’impréparation et de désorganisation.
En tant qu’ancien commissaire de police, je le dis avec gravité : la police judiciaire n’est pas une variable d’ajustement. Elle n’est pas une annexe interchangeable de la sécurité publique. Elle constitue une spécialité à part entière, avec ses méthodes, ses exigences, ses temporalités et sa chaîne de commandement propre. L’affaiblir, c’est désarmer l’État face aux menaces les plus structurées.
Ce que Nicolas Sarkozy avait fait aux Renseignements généraux en 2008, Gérald Darmanin l’a reproduit avec la PJ : une réforme idéologique, centralisatrice, imposée sans évaluation préalable sérieuse, et dont les conséquences concrètes sont aujourd’hui supportées par les enquêteurs comme par les Français.
Il est encore temps de corriger cette faute. Il faut suspendre les aspects les plus néfastes de la réforme, lancer une évaluation indépendante et impartiale, recentrer les priorités sur les services d’enquête spécialisés, renforcer les effectifs et les outils dédiés, et restaurer une véritable coordination nationale contre une criminalité qui, elle, n’a que faire des découpages administratifs.
Le Rassemblement National continuera de porter cette exigence de fermeté, de pragmatisme et de défense du terrain : une police judiciaire forte, respectée, dotée de moyens propres, capable de frapper les réseaux criminels en profondeur et de protéger durablement nos concitoyens face aux menaces du XXIe siècle.
La sécurité des Français ne se gagne pas dans les organigrammes parisiens. Elle se construit sur le terrain, avec des policiers spécialisés, motivés, soutenus, et libres de faire leur métier ».
Par Stéphane Rambaud, député Rassemblement National du Var, ancien commissaire de police (37 ans de service, dont 24 aux Renseignements Généraux), conseiller régional.


