PARIS : François Gombert : « La France est devenue illisible, le clivage droite-gauche a été détruit »
L’expert en communication François Gombert analyse les municipales : la fragmentation politique profite au RN et à LFI et sanctionne l’arrogance.
Au lendemain d’un premier tour des élections municipales marqué par une forte abstention et des résultats éclatés, l’expert en communication François Gombert livre une analyse stratégique cinglante. Dans une tribune publiée ce lundi 16 mars, il dépeint une « France illisible » où la destruction du clivage droite-gauche traditionnel a rendu toute lecture nationale impossible, laissant place à une multitude de batailles locales aux logiques propres.
Un paysage politique pulvérisé
Selon François Gombert, la racine du mal remonte à 2017 et à l’élection d’Emmanuel Macron, qui a « fait exploser le bipartisme historique en siphonnant simultanément le Parti socialiste et Les Républicains ». Neuf ans plus tard, la conséquence est un « paysage politique pulvérisé ». Il estime que « les élections municipales se sont dénationalisées […] parce qu’il n’existe plus de grille de lecture partisane capable de rendre le vote municipal cohérent d’une ville à l’autre ».
Ce phénomène a été accentué par un contexte médiatique exceptionnel. L’analyste souligne que les frappes américano-israéliennes sur l’Iran depuis le 28 février ont « aspiré l’intégralité de l’oxygène informationnel », invisibilisant la campagne et provoquant une chute de la participation. Cet « écrasement de l’agenda » a, selon lui, figé les rapports de force, protégeant les maires sortants et ne laissant survivre que les forces disposant d’un bilan tangible ou d’une puissante machine militante.
RN et LFI, des stratégies de contournement payantes
Dans ce contexte, deux forces politiques tirent leur épingle du jeu grâce à des stratégies de communication radicalement opposées mais tout aussi efficaces.
Le Rassemblement National a mené, d’après l’expert, une opération de « notabilisation » réussie. L’objectif était de « briser définitivement le cordon sanitaire par la preuve de la gestion locale ». En abandonnant le discours de rupture au profit d’une rhétorique du « bon sens » et de la « tranquillité publique », le parti a normalisé son image. L’exemple de Laure Lavalette à Toulon (42,05 %), qui a gommé son étiquette nationale pour incarner la « mère de famille », est un cas d’école. « Le RN ne fait plus de la communication de rupture. Il fait de la communication de normalisation. Et ça marche », analyse François Gombert.
À l’autre extrême, La France Insoumise a opté pour une « guérilla militante » en hypersegmentant son offensive sur des territoires ciblés (banlieues populaires, quartiers urbains). Face à des médias traditionnels saturés, LFI a compensé par une « activation organique » massive : porte-à-porte, boucles WhatsApp et vidéos sur les réseaux sociaux. « Quand les canaux médiatiques sont saturés, celui qui possède l’infrastructure militante de terrain gagne », conclut-il, citant les succès de David Guiraud à Roubaix (46,64 %) ou de Bally Bagayoko à Saint-Denis, élu dès le premier tour.
Les échecs de la notoriété : les cas Aulas et Estrosi
L’analyse met en lumière deux échecs retentissants, ceux de personnalités dont la notoriété n’a pas suffi. À Lyon, Jean-Michel Aulas, donné largement favori, termine derrière le maire sortant Grégory Doucet (36,76 % contre 37,36 %). François Gombert pointe une « faute stratégique de communication totale », citant le mépris de la presse locale, l’illusion qu’un capital sympathie sportif est convertible en confiance politique, et une prestation télévisuelle désastreuse qui a révélé sa méconnaissance des dossiers. « La notoriété n’est qu’un ticket d’entrée », prévient l’expert.
À Nice, Christian Estrosi subit un « désaveu » cinglant, terminant avec 30,7 % des voix, treize points derrière Éric Ciotti. Sa déconvenue s’explique, selon l’analyste, par une campagne perçue comme une « luxueuse propagande » et une « autosatisfaction ostentatoire », notamment via des bilans sur papier glacé déconnectés du quotidien des habitants.
Négociations à Paris et guerre sémantique nationale
L’entre-deux-tours ouvre une période de négociations intenses, particulièrement à Paris où cinq listes se sont qualifiées. Rachida Dati (25,46 %), distancée par Emmanuel Grégoire (37,98 %), doit impérativement fusionner avec Pierre-Yves Bournazel (11,34 %) pour espérer l’emporter. François Gombert décrypte la communication de crise à l’œuvre : Rachida Dati propose une « liste d’union » pour construire une « alternance », un mot jugé plus acceptable qu’« alliance » pour son potentiel partenaire.
Plus largement, l’analyste observe une « guerre sémantique » à l’échelle nationale, où chaque parti invente des concepts pour justifier des rapprochements parfois contre-nature. Il cite la « fusion technique » de LFI pour s’allier sans se soumettre, le « désistement républicain » du PS pour poser ses conditions, ou encore les accusations croisées d’« accords de la honte » (LR) et de « pacte du déshonneur » (PS). Ces éléments de langage visent, selon lui, à « fournir des éléments de justification cognitive prêts à l’emploi aux électeurs » pour les amener à accepter ces nouvelles configurations en vue du second tour.
via Press Agence.