SAINT REMY DE PROVENCE : « La grande dérision », une exposi…
Partager :
SAINT REMY DE PROVENCE : « La grande dérision », une exposition d’envergure consacrée à Roger Edgard Gillet
Le président Albert Emsalem et la conservatrice et directrice Elisa Farran ont présenté à la presse (dont PRESSE AGENCE) l’exposition de Roger Edgard Gillet, un artiste méconnu, dont les œuvres ont ce petit quelque chose qui nous emportent et nous séduisent.
Le reportage de Bernard BERTUCCO VAN DAMME (texte et photos) :
Cette exposition d’envergure consacrée à Roger Edgard Gillet « La grande dérision » est ouverte jusqu’au 7 juin 2026, en partenariat avec le musée des Beaux-Arts de Rennes.

Il s’agit de la première grande rétrospective réalisée par des musées et dédiée à cet artiste depuis sa disparition en 2004.
Roger Edgar Gillet (Paris, 1924 – Saint-Suliac, 2004) est un artiste emblématique de la peinture du second 20ème siècle français et pourtant méconnu du grand public. L’exposition est proposée conjointement par le musée Estrine et le musée des Beaux-Arts de Rennes. Il se forme à l’école Boulle puis à l’École nationale des arts décoratifs, avant de devenir professeur de dessin à l’académie Julian. Cette formation lui transmet un goût pour le savoir-faire pictural et une maîtrise du métier qu’il va garder durant toute sa carrière.

Dans le contexte du Paris d’après la Seconde Guerre mondiale, Gillet commence sa production en entrant de plain-pied dans le mouvement de l’abstraction informelle ou lyrique défendu par les critiques Michel Tapié et Charles Estienne. Il expose avec Mathieu et sa première exposition personnelle a lieu à la galerie Craven en 1953. Il expérimente une matière picturale mêlée de sable et de colle de peau, qui lui permet d’obtenir des résultats texturaux particuliers. Qu’il travaille la peinture au couteau, en surfaces épaisses, ou qu’il déploie des compositions complexes, il expérimente sans relâche et joue des effets expressifs de la peinture.

Il a mis à profit sa fine connaissance de l’histoire de l’art pour phagocyter l’exemple des nombreux maîtres auxquels il fait référence : Rembrandt, Zurbaran, Goya, Manet, Ensor…
En véritable peintre iconophage, il se nourrit aussi bien des tableaux vus dans les musées que des images aperçues à la télévision, ce qui explique sans doute que sa peinture mette en tension une dimension universelle avec les actualités du monde contemporain qui le traversent (guerres, surpopulation, famines…). La grande dérision qui caractérise sa peinture n’empêche pas Gillet de rester profondément humaniste. En 1982, il achète une maison à Saint-Suliac près de Saint-Malo, d’abord pour y passer ses étés puis pour s’y installer définitivement, jusqu’à la fin de sa vie. La présence du littoral lui inspire une série de tempêtes dans laquelle il trouve une ligne de crête entre abstraction et figuration, qui lui permet de déployer toute sa virtuosité dans le traitement pictural.

En 1996, dans un ultime mouvement de pendule parmi les incessants allers-retours qui marquent sa pratique, il revient à la primauté de la figure humaine avec une série de têtes à l’expression d’une force extrême.
Récalcitrant à toute classification, Gillet déclarait : « L’important, c’est de perturber le regard ».
L’exposition sera présentée au musée des Beaux-Arts de Rennes du 27 juin au 20 septembre 2026.

Dès les années 1950, avant même d’opérer son tournant vers la peinture figurative, le travail de Gillet se nourrit de l’observation des maîtres : La prédilection pour une palette chromatique resserrée, aux dominantes de bruns, d’ocres et de craie, combinée à des empâtements qui font ressortir puissamment les contrastes lumineux – en bref, les effets de clair-obscur – est redevable à l’exemple de Rembrandt et plus largement de la peinture hollandaise, comme le notait Michel Ragon en 1956. Par ailleurs, plusieurs titres puisent dans le répertoire de l’iconographie religieuse.
Entre 1965 et 1970, Gillet s’attaque à un autre poncif de l’iconographie classique : le nu féminin.
Reprenant l’idée d’une Vénus couchée ou d’une odalisque, il peint ainsi plusieurs nus alanguis, à la fois tendres et atroces. Ceux-ci sont titrés Nu couché rose (1965), Nu couché blanc (1965), Femme d’Alger (vers 1965), Olympia (1966) , Marilyn (1966) ou encore Madame de Récamier vue en élévation (1968). Les tableaux Suzanne au bain (1966), La Dame au miroir (1968), Le Harem (1969), La Piscine (1970), Les Demoiselles d’Avignon (1970-1971), Les Bas noirs (1973) puis Le Tub (1977) complètent ces variations autour du nu féminin, en groupe ou en pied. Lorsque Gillet fait un sort à la tradition convenue du nu, tout passe au vitriol : Titien, Delacroix, Ingres, Manet, Degas, Toulouse-Lautrec, Picasso.

Toutefois, il faut ici garder en tête qu’il donne souvent ses titres a posteriori : « Je donne quelquefois des titres aux tableaux, mais c’est pour mieux brouiller les pistes. Les gens qui cherchent l’explication d’un tableau dans son titre se gourent. Ça ne m’intéresse pas, alors autant que ça les amuse ».
Les titres sont donc ici à lire comme des boutades, révélatrices de l’humour corrosif de l’artiste. En considérant les œuvres de Gillet comme une tentative de réaliser une peinture d’histoire qui soit en adéquation avec la réalité du 20ème siècle, on comprend mieux pourquoi l’artiste souhaitait tant qu’on regarde « un tableau de [lui] comme on regarderait un Goya ».our Gillet, l’histoire de l’art est un continuum : même lorsqu’il y effectue un travail de sape, il ne crée pas de rupture, mais il opère par greffes, mutations, gangrènes. Ces opérations visent à mener ailleurs la tradition picturale, pour l’adapter au nouveau contexte du monde, après la Seconde Guerre mondiale et pendant la guerre froide : sa peinture est donc inquiète, ambiguë.
Elle est issue d’images de sources diverses qui se bousculent et laissent une place au grotesque, à l’absurde, à la laideur, pour continuer à « perturber le regard ».
Ainsi, il déclare : « On ne peut pas faire de la figuration comme David, comme Degas, comme Van Gogh ou comme Cézanne. Il appartient à chaque peintre de renouveler la figuration. Il m’a paru nécessaire de faire passer une idée figurative avec toute l’expérience picturale du 20ème siècle. Pour moi, rien n’a changé, sauf les époques : c’est de la peinture et il doit y avoir une continuité dans l’appréciation et non une opposition entre tradition et modernité ».

Pour mieux comprendre l’impulsion et les implications qui sous-tendent la trajectoire de Gillet, l’abstraction à la figuration, il faut se concentrer sur la décennie formatrice, entre 1952 et 1962. Au cours de ces années, l’artiste s’est affirmé à Paris et a également entrepris deux voyages marquants aux États-Unis. Tant sur le sol national qu’à l’étranger, Gillet a pris part à un discours transatlantique essentiel sur le modernisme, l’abstraction, l’histoire de l’art et le nationalisme. En fin de compte, sa décision de suivre ses propres impulsions artistiques, plutôt que de se conformer aux arbitres du goût dominants de son époque, le distingue de nombre de ses contemporains en France et aux États-Unis.
Récalcitrant à toute classification, R.E Gillet déclarait : « L’important, c’est de perturber le regard ».
Venez découvrir au musée Estrine à Saint Rémy de Provence, cette exposition d’envergure consacrée à Roger Edgard Gillet « La grande dérision » jusqu’au 7 juin 2026 et en partenariat avec le musée des Beaux-Arts de Rennes (du 27 juin au 20 septembre à Rennes).
Bernard BERTUCCO VAN DAMME, envoyé spécial à Saint-Rémy-de-Provence.