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MARSEILLE : George ORWELL – La « guerre des traductio…

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MARSEILLE : George ORWELL – La « guerre des traductions » de « 1984 » agite le monde de l’édition

Les éditions Agone dénoncent les nouvelles traductions de « 1984 » par Gallimard, les accusant de dénaturer la pensée de l’auteur.

Alors que le roman *Mille neuf cent quatre-vingt-quatre* de George Orwell connaît un regain de pertinence dans notre ère de post-vérité, une controverse intellectuelle et éditoriale a éclaté en France. Les éditions marseillaises Agone ont publié une analyse critique virulente des nouvelles traductions proposées par Gallimard, accusant le géant de l’édition de vider l’œuvre de sa substance conceptuelle et politique, transformant paradoxalement l’outil critique en un objet de confusion.

La bataille des néologismes.

Le cœur du litige réside dans les choix de traduction opérés depuis 2018 par Gallimard, qui détient les droits historiques de l’œuvre en France. Après avoir longtemps proposé une version d’Amélie Audiberti datant de 1950, jugée approximative et incomplète, la maison a commandé deux nouvelles traductions. La première, en 2018, par Josée Kamoun, puis une seconde en 2020 par Philippe Jaworski pour l’édition de la Pléiade.

Ces nouvelles versions ont remplacé les termes devenus canoniques, ancrés dans le langage courant, par de nouveaux concepts. Ainsi, la « novlangue » est devenue le « néoparler », la « police de la pensée » s’est transformée en « mentopolice », la « double pensée » en « doublepenser » et l’emblématique « Big Brother » en « Grand Frère ». Pour les éditions Agone, ces choix, présentés comme des modernisations littéraires, constituent une trahison de la pensée d’Orwell. Ils estiment que ces néologismes nuisent à la compréhension des mécanismes de contrôle des esprits, qui sont au centre du roman.

L’usage consacre les termes historiques.

Pour étayer leur propos, les critiques s’appuient sur une étude quantitative de l’usage de ces termes dans la presse francophone. Les résultats, portant sur 1 917 périodiques entre 2018 et 2025, sont sans appel. Le terme « novlangue » a été utilisé dans 5 535 articles, contre seulement 63 occurrences pour « néoparler », dont la quasi-totalité dans des critiques littéraires des nouvelles traductions.

Le constat est encore plus net pour les autres concepts : 2 150 mentions de la « police de la pensée » contre zéro pour la « mentopolice », et 135 pour la « double pensée » contre aucune pour le « doublepenser ». Quant à « Big Brother », s’il apparaît dans plus de 14 000 articles, son équivalent « Grand Frère » n’est jamais utilisé en référence à l’œuvre d’Orwell. Selon Agone, ces chiffres démontrent une résistance de la langue et de la pensée face à une tentative jugée artificielle et dommageable.

Un enjeu intellectuel et politique.

Au-delà de la querelle littéraire, Agone y voit un enjeu politique majeur. « En altérant le vocabulaire conceptuel qui permet de comprendre ce mécanisme, on accompagne la transformation de la réalité et du passé au gré des pouvoirs en place », avancent les éditions. Elles défendent une approche qui préserve la cohérence conceptuelle forgée par Orwell pour analyser la destruction de la langue et de la pensée.

Dans cette optique, elles mettent en avant la traduction publiée en 2021 par Celia Izoard, qui conserve le vocabulaire historique tout en proposant un texte intégral et littérairement fidèle. Cette version s’inscrit dans la lignée des analyses de philosophes comme James Conant, auteur d’*Orwell ou Le pouvoir de la vérité* (https://www.agone.org/catalogue/orwell-ou-le-pouvoir-de-la-verite), et Jean-Jacques Rosat, auteur de *Chroniques orwelliennes* (https://www.college-de-france.fr/fr/livres-en-ligne/chroniques-orwelliennes).

Un appel à la vigilance.

Cette controverse s’adresse directement aux médiateurs du livre. Agone appelle les enseignants, bibliothécaires, journalistes et libraires à prendre conscience de ces enjeux afin que « les conseils sur telle ou telle traduction soient donnés en toute connaissance des causes et des conséquences ». Face à la multiplication des éditions de *1984*, le lecteur est invité à un choix éclairé pour ne pas passer à côté de la portée subversive et toujours aussi actuelle d’un des plus grands classiques politiques du 20ème siècle.

Pour approfondir le débat, plusieurs analyses sont disponibles en ligne, notamment « 1984, une pensée qui ne passe pas » (https://www.en-attendant-nadeau.fr/2018/06/19/retraduire-orwell-1984-rosat/) par Jean-Jacques Rosat et « L’art de détourner George Orwell » (https://www.monde-diplomatique.fr/2019/06/DISCEPOLO/59930) par Thierry Discepolo.