LE RAYOL-CANADEL : L’été de tous les silences
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LE RAYOL-CANADEL : L’été de tous les silences
Cinquante-cinq propriétaires voient leurs terrains définitivement gelés par une révision du PLU votée en plein mois de juillet, brisant des décennies d’attente malgré une démographie locale en chute libre.
C’est l’histoire d’un piège administratif qui se referme lentement, inexorablement, sur un coin de paradis varois. Pour Robert Maillet, retraité né dans l’Allier, tout commence par un rêve de pierre et de soleil. Le 20 mars 1991, il acquiert la parcelle numéro 74 au lieu-dit Canadel Oriental. À l’époque, les voyants sont au vert : la zone fait partie d’une ZAC (Zone d’Aménagement Concerté). On y projette de la vie, des toits, des familles. Trente-trois ans plus tard, le rêve s’est fracassé sur la réalité glaciale d’une délibération municipale, votée un 12 juillet, alors que la France a les yeux tournés vers les plages.
Aujourd’hui, Robert Maillet n’est plus seul. Ils sont 55 requérants, réunis derrière Maître François Barry Delongchamps, à contester la délibération n° 67/2024 du Conseil Municipal du Rayol-Canadel. L’objet du courroux ? Le basculement total du secteur de la Teissonnière en zone « NL », synonyme d’espace remarquable au sens de la loi Littoral. En d’autres termes : inconstructible. Une sentence de mort pour la valeur de ces terrains, prononcée dans une atmosphère de paradoxe absolu.
Une commune qui se meurt mais qui verrouille.
Le dossier déposé sur le bureau du Tribunal Administratif de Toulon met en lumière une contradiction flagrante. Les chiffres sont têtus et cruels pour la municipalité : en 1982, le Rayol-Canadel comptait 871 habitants. En 2022, ils n’étaient plus que 644. Une chute vertigineuse de 26 % en quarante ans, qui se poursuit au rythme de 1,8 % par an. La commune se vide, s’éteint doucement, faute de sang neuf.
Pourtant, c’est cette même commune qui décide de verrouiller l’un de ses derniers poumons urbanisables. L’argumentaire municipal s’appuie sur la préservation, invoquant un arrêt de la Cour Administrative d’Appel de 2019. Mais les requérants, dossier en main, soulèvent l’incohérence : la Teissonnière n’est ni un site classé, ni un site inscrit, ni un abord de monument historique. Elle ne figure pas parmi les 16 sites patrimoniaux remarquables du Var arrêtés par le ministère de la Culture. Cette « remarquabilité » soudaine ne serait-elle qu’une construction administrative du PLU lui-même ?
« Il ne sera pas répondu à ce courrier qui ne sera même pas mentionné dans le rapport du commissaire enquêteur. »
Le mépris du calendrier.
Au-delà du fond, c’est la forme qui indigne. La chronologie des faits, retracée par le cabinet FBD Avocat, dessine une procédure où le dialogue semble avoir été soigneusement évité. Le 21 mai 2024, avant même la clôture de l’enquête publique, l’avocat des propriétaires adresse un courrier détaillé au commissaire enquêteur. Il y expose l’absence de données sérieuses justifiant ce classement radical en zone N.
Le silence qui suit est assourdissant. Aucune réponse. Pire, l’alerte n’apparaît nulle part dans le rapport final. Comme si elle n’avait jamais existé. Une rencontre de la dernière chance avec le Maire, le 27 juin 2024, n’y changera rien. La machine est lancée. Quinze jours plus tard, le 12 juillet 2024, le Conseil Municipal approuve la révision n°1 du PLU.
[IMAGE: vue-aerienne-teissonniere.jpg – Le secteur de la Teissonnière, autrefois promis à l’aménagement, est désormais figé par le nouveau zonage.]
Pour les 55 propriétaires, cette date sonne comme un coup de massue estival. L’investisseur de 1991 et ses voisins se retrouvent propriétaires de simples morceaux de garrigue, « remarquables » sur le papier, mais inutiles pour l’avenir de la commune. La bataille juridique qui s’ouvre devant le Tribunal Administratif de Toulon ne sera pas seulement technique ; elle sera celle de la parole citoyenne face au rouleau compresseur administratif. En attendant le jugement, sur les hauteurs du Rayol, le silence des cigales le dispute désormais à celui de la mairie.