PARIS : Pourquoi la honte du corps reste-t-elle si difficil…
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PARIS : Pourquoi la honte du corps reste-t-elle si difficile à dire ?
Charlotte Filloux, auteure et coach.
Il y a des sujets dont on parle facilement : la charge mentale, le stress, la pression sociale.
Et puis il y a les sujets qui restent coincés dans la gorge.
La honte du corps en fait partie.
Pas parce qu’elle est rare, au contraire.
Mais parce qu’elle est intime, sournoise, embarrassante.
On préfère faire comme si elle n’existait pas.
Comme si chacun devait la gérer dans son coin.
Pourtant, la honte du corps n’est pas un problème individuel.
C’est une émotion apprise. Une manière de se regarder que l’on intègre très tôt, parfois sans s’en rendre compte. Elle se glisse dans des remarques anodines, des conseils donnés “pour notre bien”, des comparaisons qu’on croit innocentes.

On finit par y croire.
Et un jour, on se retrouve à vivre dans un corps que l’on surveille plus qu’on ne l’habite.
On parle de grossophobie, mais rarement de la honte intériorisée qui détruit en silence. Et pourtant, c’est elle qui façonne des générations de femmes se sentant “de trop”.
Cette honte invisible, transmise sans bruit, s’ancre tellement profondément qu’elle devient une seconde peau. Elle ne s’exprime pas toujours, mais elle gouverne, elle limite, elle épuise.
Ce tabou persiste aussi parce qu’on a raccourci le débat.
On nous dit :
– “Aime-toi.”
– “Accepte-toi.”
Comme si c’était aussi simple que de basculer un interrupteur.
Comme si le rapport au corps n’était pas traversé de doutes, de contradictions, de moments où l’on se sent bien et d’autres où l’on voudrait disparaître.
La honte du corps n’est pas un manque d’amour de soi.
C’est un trop-plein de tout le reste : les normes, les attentes, les jugements, les silences.
C’est l’impression permanente que notre corps raconte quelque chose de nous avant même que nous ouvrions la bouche.
Ce tabou tient aussi parce qu’avouer qu’on a honte, c’est reconnaître qu’on s’est laissé abîmer.
Par des mots.
Par des regards.
Par des croyances auxquelles on a fini par adhérer sans les questionner.
Et c’est précisément pour ça qu’il faut en parler.
Pas pour s’excuser.
Pas pour chercher de la compassion.
Mais pour dire : ça existe.
Et ce n’est pas une faute.
Longtemps, j’ai pensé qu’avoir honte de son corps relevait de la fragilité.
Aujourd’hui, je crois l’inverse : mettre des mots dessus demande une force immense.
Parce que cela revient à regarder en face ce que l’on a longtemps préféré cacher.
Nommer cette honte, ce n’est pas la nourrir.
C’est l’alléger.
C’est sortir du secret ce qui, justement, nous enferme.
Si la honte du corps reste un tabou, ce n’est pas parce qu’elle touche peu de monde.
C’est parce qu’elle touche tout le monde, à des endroits différents, avec des intensités différentes.
Parler de cette émotion, ce n’est pas parler d’un problème personnel : c’est ouvrir une conversation collective.
Une conversation dont on a urgemment besoin pour apprendre, enfin, à vivre dans nos corps plutôt qu’en lutte contre eux.
Tant que la honte restera un secret, elle restera un héritage.
Et cet héritage, nous pouvons décider de l’interrompre.
À propos de Charlotte Filloux :
Charlotte Filloux, 44 ans, s’intéresse aux questions de rapport au corps et aux mécanismes de silence qui les entourent. Après un long chemin personnel, elle accompagne aujourd’hui celles et ceux qui cherchent à retrouver une relation apaisée à eux-mêmes. Son travail explore la honte, la parole et les ressources intérieures que l’on ignore parfois posséder.


