Passer au contenu principal

PARIS : Le fléau du décrochage ne s’arrête pas au bac

Partager :

PARIS : Le fléau du décrochage ne s’arrête pas au bac

Les étudiants sont tout autant exposés, voire davantage…

On a souvent tendance à penser qu’une fois le bac en poche, le plus dur est fait. Mais pour des milliers de jeunes, le risque de décrochage ne s’arrête pas à la terminale. Pire : il est moins bien identifié, et les recours sont peu connus des étudiants.

À première vue, la question du décrochage post-bac ne devrait pas autant surprendre. Après tout, le nombre de bacheliers n’a fait qu’augmenter depuis 1980, passant de 63,9 % cette année-là à 91,5 % en 2020, au plus fort de la crise du Covid. En toute logique, un plus grand nombre de néo-bacheliers aurait mécaniquement dû entraîner davantage de décrochages. Malheureusement, nous manquons de chiffres pour être formels. Si le décrochage scolaire est quantifié depuis 2012, celui concernant l’université ne l’est que depuis 2017. C’est donc un phénomène sur lequel on commence tout juste à se pencher.

En octobre 2023, la Fondation AlphaOmega avait entrepris de quantifier ce décrochage, à l’occasion d’une conférence organisée avec l’UNML à l’Assemblée nationale. Nos chiffres, agrégés à partir de différentes sources, nous donnaient une fourchette comprise entre 97 000 et 120 000 décrocheurs dans le supérieur. D’un côté, le décrochage scolaire diminuait sensiblement, passant de 140 000 en 2012 à 80 000 en 2019 ; de l’autre, une explosion muette mais bien réelle apparaissait. Quels étaient les facteurs ? Quels étaient les profils d’étudiants les plus touchés ? Quelles filières ? L’extrême diversité de l’enseignement supérieur, morcelé entre de nombreuses filières (courtes, longues, classes prépas, écoles, établissements privés, etc.), rendait l’appréhension du phénomène très difficile.

Aujourd’hui, nous commençons à disposer de données permettant de comprendre à la fois qui sont les étudiants qui abandonnent leurs études en fin de première année (certains définitivement, d’autres le temps d’une année de césure) et de mieux suivre l’ensemble des difficultés qui jalonnent le parcours étudiant.

La santé mentale tout d’abord, tout d’abord, qui touche de manière globale toute une génération de jeunes adolescents et jeunes adultes, a un impact visible sur la poursuite des études. D’après le baromètre Ipsos–BVA 2025, moins d’un étudiant sur deux se considère en bonne santé mentale, et 38 % envisagent d’arrêter leurs études à cause de difficultés psychiques.

66 % des étudiants déclarent ressentir principalement des émotions négatives (fatigue, sentiment de débordement, solitude), et un tiers se dit régulièrement seul. Le dispositif Santé psy étudiant peine encore à se faire connaître : seuls 35 % des étudiants ayant consulté un psychologue y ont eu recours, tandis que 41 % ignorent même son existence.

L’environnement socio-économique des étudiants pèse lui aussi lourdement sur leurs conditions d’étude, en particulier chez ceux qui ne peuvent demander de soutien à leur famille. Selon le baromètre IFOP/COP1 2025, la précarité matérielle reste massive :

34 % des étudiants sautent régulièrement des repas faute d’argent ;
16 % ont recours à l’aide alimentaire ;
30 % ont renoncé à intégrer l’établissement de leur choix pour des raisons financières ;
22 % envisagent même de raccourcir leurs études.
Ces chiffres dessinent une réalité préoccupante : les conditions d’étude deviennent, pour beaucoup, une épreuve sociale. Et il faut bien le dire, la massification de l’obtention du bac, qui promettait d’ouvrir aux classes populaires l’accès aux études supérieures et aux diplômes avec des perspectives d’ascension sociale, ne produit pas les effets escomptés. Au contraire, les inégalités scolaires qui se creusent avant le bac se poursuivent et s’accélèrent en post-bac. Provenir d’un milieu modeste, c’est entrer dans le supérieur avec toute la charge de la précarité étudiante sur les épaules et son impact psychique. Si ces jeunes issus de milieux modestes accèdent au supérieur, ils découvrent le décalage de niveau attendu entre le lycée et les études, cumulent emploi étudiant et charge financière, ou subissent les conséquences d’une mauvaise orientation qui les conduit à reconsidérer leur projet d’étude.

Face à ces constats, une évidence s’impose : prévenir avant de réparer et agir conjointement sur trois leviers :

Prévenir le plus possible en amont : renforcer dès le primaire, l’acquisition des fondamentaux et des compétences psychosociales, sécuriser les passages (seconde, Parcoursup, réorientations).
Sécuriser les conditions de vie : alimentation, logement, mobilité, santé, parce qu’on n’étudie pas le ventre vide, ni l’esprit inquiet.
Rendre lisibles et accessibles les solutions financières et d’accompagnement à la réorientation : information, simplification, et déploiement homogène sur tout le territoire.
Parmi les solutions qui existent mais commencent tout juste à se développer, les associations agissent au plus près des besoins des étudiants. Elles restent toutefois trop peu identifiées par les établissements du supérieur ou trop peu présentes sur l’ensemble du territoire. Proches de la Fondation AlphaOmega, certaines partagent ces constats et ont commencé à proposer des dispositifs d’accompagnement :

L’AFEV a lancé son programme de mentorat d’accueil des étudiants en L1 dans une dizaine de pôles universitaires en France afin de réduire leur isolement et soutenir leur persévérance en L1 et au-delà avec des résultats déjà probants.
Les Missions Locales sont actuellement le seul réseau en mesure d’assurer un accompagnement à 360° prenant en compte les conditions sociales des étudiants et elles sont le point de passage des jeunes qui ont décroché. Certaines missions locales travaillent étroitement avec des pôles universitaires pour mieux prévenir, mais c’est encore trop peu au regard du besoin sur l’ensemble de la population étudiante.

Nous n’en sommes qu’aux prémices, car il faudra pour lutter efficacement contre ce fléau, il faudra :

davantage d’études sur les facteurs et les besoins des étudiants,
davantage d’alliances entre acteurs de la philanthropie, associations et entreprises,
et davantage de dispositifs rendus accessibles depuis les établissements de formation.
La bonne nouvelle est que le décrochage post-bac est de moins en moins un phénomène invisible : de nombreux acteurs prennent conscience de la fragilité de la vie étudiante mais aussi des difficultés propres aux jeunes de milieux modestes. Et la première étape pour aborder un problème, c’est bien de le nommer et de décider ensemble de le traiter.

Elisabeth Elkrief, directrice générale de la Fondation AlphaOmega

SOURCE : Fondation AlphaOmega.