Passer au contenu principal

PARIS : Pour qui travaillent les journalistes « Pour ce poi…

Partager :

PARIS : Pour qui travaillent les journalistes « Pour ce point d’équilibre entre eux et les autres » par Samuel FOREY

Entre reportage et enquête, entre plaisir personnel et mission collective, entre quête de liberté individuelle et responsabilité d’informer, Samuel Forey, Prix Albert Londres 2017, nous partage une vision engagée et lucide de son métier.

« Comme tous mes autres semblables, j’étais un fouineur, un éternel insatisfait et parfois un fauteur de troubles inconscient. Je ne m’arrêtais jamais assez longtemps pour avoir le temps d’y réfléchir, mais mon instinct me semblait juste. Je partageais l’optimisme fantasque qui nous faisait croire que certains d’entre nous allaient de l’avant, que nous avions choisi la bonne voie et que les meilleurs du lot finiraient inévitablement par percer. Mais comme d’autres, j’avais aussi le sombre pressentiment que la vie que nous menions était une cause perdue, que nous étions tous des acteurs qui nous abusions nous-mêmes tout au long d’une absurde odyssée. Et c’était la tension entre ces deux extrêmes, idéalisme tapageur d’une part, hantise de l’échec imminent de l’autre, qui continuait à me pousser en avant ».

Hunter S. Thompson – Rhum express

« Who do you work for ? »

La question est venue, les guillemets à l’anglaise et le point d’interrogation sans espace insécable, dans la bouche de mes interlocuteurs, collègues, interviewés, rencontres de passage, quand je me suis installé à l’étranger, en 2011, pour couvrir la révolution égyptienne. C’était nouveau, ou plutôt, c’était la première fois que répondre à cette question me posait un problème. Dans la période, finalement courte – mais dans la vingtaine, deux ans paraissent si longs ! –, pendant laquelle je faisais des piges à Paris, la question m’engageait moins – parce que je ne me sentais pas encore journaliste. J’étais toujours un peu étudiant, soucieux de rester libre et de chercher mon propre chemin, plutôt que d’investir mon énergie à rejoindre une rédaction – le désir puéril et certainement narcissique d’y arriver tout seul. Je n’avais même pas de carte de presse. Il y avait, d’une part, la paresse d’entreprendre les démarches administratives. D’autre part, ce sentiment d’imposture – je ne m’estimais pas encore digne du sésame.

L’enjeu fut plus crucial, arrivé au Caire. D’une certaine manière, mon identité se réduisit à celle de journaliste. En plus de me faire vivre, c’est ma fonction qui me permettait d’obtenir mon visa, ma carte de presse égyptienne – indispensable, même dans les temps tumultueux d’une révolution qui se cherchait encore. La « situation » – à lire en français comme en anglais – était l’objet principal de mes questionnements, de mes conversations, de mon agenda, jusqu’à la façon de m’habiller – je vais rencontrer des amis, mais mettons de solides chaussures, prenons un carnet et un chargeur de téléphone, au cas où quelque chose se passe. C’est peut-être là que « le journaliste » est apparu. C’est d’ailleurs en 2011 que j’ai fait ma première demande de carte de presse. Et que j’ai commencé à me sentir à ma place, même si celle-ci était inconfortable, parce que j’étais indépendant et que j’avais plusieurs clients.

La question fatidique était plus rassurante en français – au moins, on voyait pour qui je travaillais, et dans cette génération de reporters qui se formait pendant la révolution, il y avait beaucoup de free-lance. En anglais, c’était autre chose. Je devais expliquer que Le Point était un hebdomadaire, que telle télévision était une chaîne d’information en continu. Cela renforçait mon sentiment d’imposture – étais-je légitime ? Étais-je un vrai journaliste ? Je pirouettais souvent, assumant mal de ne pas être le correspondant d’un seul journal, tout en étant fier, par moments, de cette liberté qui me permettait de mener mon métier comme je l’entendais – et c’est dans cette contradiction que se cache la clé de l’énigme.

Je cherchais quelque chose. Quoi ? Je ne savais pas. La définition de l’errance. Mais, quelquefois, sur certains sujets, je comprenais – c’était ça, ce que je cherchais. Et je le trouvais aussi bien dans une série sur les forêts d’Île-de-France écrite pour Télérama Sortir, que dans le portrait d’une famille oblitérée par une frappe aérienne israélienne à Gaza, ou dans le récit d’une journée au cœur de la bataille de Mossoul. Ça ? Le sentiment d’accomplissement quand j’avais eu l’impression d’être juste, sensible, clair et utile.

Découvrir l’article complet

Source : La lettre Astérisque de la Scam – été 2025.