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PARIS : Asterès analyse les droits de douane annoncés par Donald Trump

Dans la présente note, Asterès analyse les droits de douane annoncés par Donald Trump lors du « Liberation Day ».

Droits de douane : Les fondements bancals de la guerre commerciale

Donald Trump a annoncé une nouvelle série de droits de douane, mais les fondements théoriques pour justifier cette guerre commerciale demeurent peu solides. Donald Trump a annoncé des droits de douane massifs sur la plupart de ses partenaires commerciaux (notamment 20 % sur les importations de l’Union européenne), ce qui ramène les États-Unis à un niveau de droits de douane supérieur à celui des années 1930. Dans la vision de Peter Navarro, le conseiller officiel de Donald Trump sur les questions commerciales, les importations réduisent mécaniquement le PIB, une vision trompeuse de l’économie. De plus, quand bien même les États-Unis augmenteraient suffisamment leur production industrielle pour combler leur déficit commercial (ce que les droits de douane ne permettront pas), il n’en résulterait pas une hausse substantielle de la part de l’emploi industriel dans l’économie américaine.

« Liberation day » : La guerre commerciale s’intensifie

L’ampleur des droits de douane annoncés par le président Trump marque une rupture majeure dans le commerce international. Les importations de l’Union européenne se verront taxer à hauteur de 20 %, les importations chinoises de 34 %, les importations vietnamiennes de 46 %… Le niveau minimal des droits de douane sera de 10 % pour les pays qui n’ont pas été spécifiquement nommés par Donald Trump. Il est difficile à ce stade d’estimer précisément le niveau moyen des droits de douane totaux (il semblerait que les droits de douane annoncés le 2 avril s’ajoutent aux droits de douane déjà décidés précédemment et que le Canada et le Mexique ne soient pas concernés par la nouvelle salve). Si l’on pose comme hypothèse centrale que les importations américaines moyennes seront taxées entre 20 % et 25 % 1 , conformément aux estimations de l’université Yale2, il en résulterait un niveau de droits de douane inédit depuis plus d’un siècle. L’impact économique serait cependant beaucoup plus violent aujourd’hui qu’à l’époque, d’une part du fait de la brutalité de la hausse, d’autre part du fait de l’intégration bien supérieure de l’économie américaine dans l’économie mondiale : le poids des importations américaines dans le PIB du pays est environ quatre fois supérieur aujourd’hui par rapport au début du XXème siècle.

« Liberation day » : Des droits de douane américains toujours aussi incompréhensibles2

Importations : Pourquoi elles ne réduisent pas le PIB

Pour Peter Navarro, le déficit commercial réduit mécaniquement le PIB, une vision erronée de la comptabilité nationale. Peter Navarro, conseiller officiel du président Trump sur les questions
commerciales et partisan d’une hausse des droits de douane, la réduction du déficit commercial entraînerait une hausse mécanique du PIB. En conséquence, une hausse des droits de douane, en
permettant de réduire le déficit commercial (un point avancé par Peter Navarro mais improbable dans les faits3), stimulerait automatiquement la croissance.
Peter Navarro, dans son article The case for fair trade (« Plaidoyer en faveur d’un commerce juste ») 4 , part de l’égalité comptable bien connu présentant le PIB sous l’angle de la somme de la demande finale, selon laquelle le PIB correspond à la somme de la demande des ménages (C), de la dépense publique (G), de l’investissement (I) et du solde commercial (exportations (X) – importations (M)).
PIB = C + G + I + (X-M)
Si, par exemple, les États-Unis importent une voiture pour 20 000 dollars, alors M augmente de 20 000 dollars, ce qui réduit le PIB d’autant selon la vision de Peter Navarro. Mais l’achat d’une voiture augmente également la consommation de 20 000 dollars, ce qui laisse le niveau du PIB inchangé. Peter Navarro prend l’exemple d’une hausse des exportations américaines qui augmente mécaniquement le PIB (hausse de X). Cependant, dans ce cas ce n’est pas tant la hausse des exportations qui a augmenté le PIB que la hausse de la production, car le PIB aurait augmenté d’autant si le produit avait été consommé aux États-Unis (hausse de C) plutôt que d’être exporté (hausse de X).
En d’autres termes, Peter Navarro fait l’hypothèse selon laquelle, dans l’égalité comptable PIB = C + G + I + (X-M), c’est mécaniquement le PIB qui s’ajuste aux variations du solde commercial. Mais cela n’est généralement pas le cas, comme l’indique l’épisode de la crise des subprimes : le PIB des États-Unis a chuté de -2,8 % en 2009 et, au même moment, le déficit commercial américain s’est sensiblement réduit.

Importation de biens et services aux Etats-Unis en % du PIB (source Fred)3

Toute baisse du déficit commercial ne se traduit donc pas en hausse du PIB, dans cet exemple c’est l’ensemble des variables économiques qui ont chuté, et notamment la consommation et l’investissement, ce qui a expliqué la baisse du déficit commercial.

Réindustrialisation : Une boussole trompeuse de la politique économique

L’industrie ne réoccupera pas la place qu’elle avait par le passé dans le total de l’emploi, et c’est une bonne chose. L’administration Trump défend les droits de douane comme un moyen de réindustrialiser les États-Unis en les protégeant de la concurrence étrangère. L’outil des droits de douane est certainement contre-productif pour soutenir la réindustrialisation (du fait de l’appréciation du change et des mesures de rétorsion qu’ils impliquent) mais, quand bien même la production industrielle américaine augmenterait suffisamment pour résorber le déficit commercial, il n’en résulterait qu’une hausse d’environ 1,5 point de l’emploi industriel dans l’emploi total d’après Asterès5. Autrement dit, quand bien même la politique de droits de douane de Donald Trump remplirait son objectif d’éliminer le déficit commercial (ce qui est peu probable), l’emploi industriel aux États-Unis passerait de 10 % à environ 11,5 %, soit son niveau de 2008, bien loin des 25 % des années 1970. Si la défense des branches stratégiques de l’industrie peut être un objectif pertinent de politique économique, il est illusoire d’espérer un jour voir le poids de l’industrie dans l’emploi ou le PIB augmenter significativement. L’industrie, comme l’agriculture, a été victime de son succès, à savoir des gains de productivité importants.
L’administration Trump est ainsi en train de déclencher une guerre commerciale mondiale en poursuivant des chimères.

Sylvain BERSINGER, chef économiste chez Asterès.

1 https://www.ft.com/content/fe5f7469-6f04-40e6-bc59-0d4e004e1cd3

2 https://budgetlab.yale.edu/research/where-we-stand-fiscal-economic-and-distributional-effects-all-us-tariffsenacted-2025-through-april

3 https://www.piie.com/blogs/realtime-economics/2025/why-higher-tariffs-wont-shrink-trade-deficit

4 https://static.project2025.org/2025_MandateForLeadership_CHAPTER-26.pdf (notamment p. 792)

5 En considérant un déficit commercial de 1 200 milliards d’euros (source BEA), une production moyenne des emplois industriels de 566 000 dollars (OCDE), un total de 168 millions d’emplois (OCDE) et 13,5 millions d’emplois industriels (OCDE).