Passer au contenu principal

PARIS : J. R. R. Tolkien et la religion, par Léo CARRUTHERS

Partager :

PARIS : J. R. R. Tolkien et la religion, par Léo CARRUTHERS

À l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la parution du Seigneur des Anneaux, le Collège des Bernardins accueille jusqu’au 18 mai quinze tapis et tapisseries inspirés de l’œuvre de J. R. R. Tolkien et confectionnés pendant sept ans par les ateliers de la Cité internationale de la Tapisserie à Aubusson. 

Quatre séries de tapisseries structurent l’exposition, chacune en rapport avec un ouvrage de Tolkien : Les lettres du Père Noël (recueil de lettres écrites par l’auteur pour ses enfants entre 1920 et 1942) ainsi que les ouvrages emblématiques de la Terre du Milieu, Le HobbitLe Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion.

Des memorabilia de l’auteur britannique (toge universitaire, boîte à cigarettes ou encore premières éditions du Seigneur des Anneaux) viennent compléter l’exposition.

Quinze tapis et tapisseries de la tenture adaptés de l’œuvre graphique originale de J. R. R. Tolkien et réalisés pendant sept ans par les ateliers sont présentés dans la nef, l’ancienne sacristie et l’escalier XVIIIe du Collège des Bernardins. Des memorabilia provenant de collections privées viennent compléter l’exposition. Les enjeux existentiels abordés par l’auteur et qui se posent à l’humanité comme la recherche du Bien et l’expérience du Mal, mais aussi le choix de la confiance, de la fraternité, le courage d’espérer, l’humilité des «petits» rejoignent les questionnements du projet du Collège des Bernardins : l’écoute attentive de ce qui traverse tout homme.

J. R. R. Tolkien et la religion

Par Leo Carruthers

Professeur émérite de langue, littérature et civilisation anglaises du Moyen Âge

En dehors du monde universitaire, le public découvre J. R. R. Tolkien à travers deux romans célèbres : Le Hobbit (1937) et Le Seigneur des Anneaux (1954- 1955). On ne savait pas grand-chose de cet homme discret, ses opinions religieuses étant inconnues des lecteurs ordinaires. Outre sa famille, seuls ses collègues et amis savaient qu’il était en fait catholique fervent ; plus tard, sa correspondance privée ne laissera aucun doute sur la place de la foi dans sa vie. Converti à l’âge de huit ans par sa mère Mabel (qui entre dans l’Église avec ses deux fils), Tolkien pratique assidûment, va à la messe, prie la Vierge Marie.

Toutefois, sa discrétion dans le domaine spirituel est caractéristique de ses premiers romans, où il n’est jamais question ni de Dieu, ni de rituels religieux. La raison en est simple : l’action se situe bien longtemps avant la naissance du Christ. La Terre du Milieu représente notre monde, mais imaginé à des milliers d’années avant l’ère chrétienne, donc loin de nos pratiques religieuses habituelles. Commençant par Le Silmarillion (1977), une série d’œuvres posthumes révèle la première allusion au Créateur. Et même là, ce n’est pas le mot «Dieu» que l’on découvre. Pour des raisons artistiques, Tolkien invente ses propres noms pour l’Être suprême : Eru (« l’Un»), et Ilúvatar («Père de Tout »), mots en quenya, la langue sacrée des Elfes, une sorte de « latin elfique». L’auteur emploie d’abord l’un, puis l’autre de ces noms, enfin les deux ensemble, avec ou sans traduction. Eru apparaît dans la fiction comme le Créateur de tout : de la Terre, des Elfes, des Hommes et de tous les êtres vivants. Si Tolkien évite toujours le mot «Dieu» dans ses romans, le rapport de son Créateur avec le Dieu de la Genèse paraît néanmoins évident. Le titre même Le Silmarillion fait allusion aux bijoux sacrés qui contiennent un peu de la lumière divine qui était à l’origine de la création de l’univers. Les Hommes apprennent cette histoire de la part des Elfes, qui l’ont reçue des Valar, anges démiurgiques.

C’est là l’essence du mythe : la transmission d’un savoir divin. La réticence de Tolkien avait également un fondement intellectuel : il ne voulait pas que sa vie privée puisse influencer l’opinion publique de son œuvre littéraire. Ses contes devaient tenir seuls, sur leurs propres mérites ; il ne fallait pas les confondre avec sa propre personnalité, ni avec sa foi privée ; il se méfiait de la critique psychologique, fondée sur la personne d’un auteur. Mais sa notion de « sub-création» avait quelque chose de mystique, baignant la Terre du Milieu d’une lumière spirituelle, d’une grandeur d’âme, qualités qui ne manquent pas de toucher les lecteurs. L’élan créatif, pensait-il, ne s’explique pas, car il s’agit d’une grâce, d’un don divin, issu d’une source inconsciente que l’artiste ne maîtrise pas. Cela donne accès à la beauté, à la vérité profonde, à l’Au-delà – en somme, à la Faërie, mot qui signifie «enchantement », sujet que développe l’auteur, hors de la fiction, dans son essai sur les contes de fées (1936). Croyant dans sa vie privée, il n’avait rien d’un prédicateur.

Conteur avant tout, il est poète, artiste, écrivain. Le prosélytisme n’a aucune place dans sa fiction. Il souhaitait que sa mythologie puisse apparaître au premier degré, comme celles, antiques et médiévales, qui concernent les faits et gestes des «dieux». Les légendes anciennes du monde primaire racontent les origines des peuples et des langues, à travers un ensemble de textes. Tolkien espérait faire de même, plaçant ses récits longtemps avant l’ère chrétienne. La moindre allusion à Dieu, au sens biblique, viendrait rompre l’illusion d’une mythologie authentique. C’est pour cela qu’il s’est donné la peine d’effacer tout aspect ouvertement religieux dans Le Seigneur des Anneaux. Ce qui n’empêche pas ses héros d’être imbus de valeurs chrétiennes avant l’heure. Certes, aucun personnage n’est présenté comme incarnation du Sauveur ; mais plusieurs d’entre eux (Gandalf, Aragorn, Frodo, Sam) représentent différents aspects du Christ, dans ses rôles de prophète, de roi, d’agneau sacrifié, et de serviteur dévoué.

Le mystère du Salut éclaire le roman, «comme une lampe invisible» ; nombre de lecteurs le ressentent, même si Tolkien s’interdisait de l’écrire. Sont explicites, en revanche, les vertus d’amour du prochain et du sacrifice de soi. On sent que ces choses ont une origine divine, dépendant de la grâce qui inspire les actes courageux. Tolkien restait attentif à la compatibilité de ses histoires avec la doctrine de l’Église. Il réfléchissait sur la nature «humaine», sur l’action de la grâce divine dans une société préhistorique, une culture qui ne pouvait connaître le Salut. C’est ainsi que les «enfants d’Ilúvatar » (Elfes et Hommes), avec les autres « peuples libres » (Hobbits, Nains, et Ents), sont réunis, sous la direction d’un ange incarné (Gandalf), pour lutter contre l’esprit de Mal (Sauron) qui désire soumettre tous les êtres par le biais de son Anneau.

Catholique qui assumait pleinement sa foi, Tolkien n’hésitait pas à aborder des questions existentielles, sur le sens de la vie et de la mort. Et la mort est un thème majeur dans sa mythologie, qui accorde un destin distinct aux Elfes et aux Hommes. Les premiers sont immortels, dans le sens où leur vie est attachée à la Terre, tant qu’elle existera. Les seconds vont mourir. Le paradoxe, c’est que ces deux peuples s’envient mutuellement, les Elfes voyant la mort comme un privilège, un don du Créateur qui permet aux Hommes de s’échapper, alors que ces derniers la vivent comme une malédiction. Les Hommes ont peur de mourir et voudraient vivre plus longtemps ; mais les Elfes se fatiguent de l’existence charnelle et aimeraient quitter la vie. C’est un reflet du drame humain, car personne ne sait ce qui nous attend dans l’Au-delà ; pour le croyant, seule la foi le révèle. Si les Hommes de la Terre du Milieu ne savent pas plus que nous ce qui les attend après la mort, ils ne se croient pas limités aux « cercles du monde ». Et même si l’auteur ne pouvait pas le dire en ces termes, le lecteur chrétien ne manquera pas d’y voir une allusion au Paradis.