
PARIS : L’hospitalité, une éthique du soin
À contre-courant de l’« esprit du temps », dans l’espace hospitalier du soin trop souvent relégué à la périphérie des priorités politiques, s’inventent et s’éprouvent pourtant à chaque instant des modes d’approche indispensables à l’exercice de nos solidarités.
Face aux vulnérabilités de la maladie et aux détresses qui affectent la personne dans sa dignité, des professionnels de santé et des volontaires associatifs s’efforcent de préserver une conception de la vocation et de la fonction soignantes.
« Prendre soin5 », assumer en pratique – autrement que ne le serait une simple incantation – les exigences du care, c’est tenter de préserver les droits de ces personnes qui, dépourvues de cette ultime sollicitude, erreraient sans refuge, démunies du moindre recours, jusqu’à ne plus avoir le sentiment d’exister, d’être reconnues quelque part au sein de la Cité. Notre vie démocratique, une certaine conception du vivre ensemble se reformulent, se réhabilitent et se renforcent ainsi, parfois aux marges, là où les fascinations et les performances biomédicales perdent parfois toute crédibilité. J’y vois une expression remarquable du souci de vigilance, de l’exigence de maintenir – en dépit d’atteintes profondes – les conditions indispensables à « notre pacte social6 ». Ce qui permet peut- être de mieux comprendre aussi le dessein et les stratégies de ceux qui s’acharnent actuellement à destituer l’institution hospitalière de sa valeur sociale, à la soumettre aux règles d’une gouvernance qui altère à la fois son identité et ses capacités d’intervention dans ses domaines essentiels. Les missions traditionnelles dévolues à l’hospitalité caritative doivent désormais se penser en termes d’urgence de la sollicitude publique, en des résolutions qui ne faiblissent pas lorsque des modèles imposés à marche forcée risquent de pervertir l’esprit même d’un engagement inconditionnel et de détourner l’hôpital public de ses responsabilités premières. « C’est là un des paradoxes hospitaliers : accueillir chaque patient dans ce qu’il a de plus humain et être en permanence à la pointe de la technique. Or la technique ne saurait effacer l’Homme. Se poser en permanence la question de l’autre dans la relation de soins est l’un des fondements de la démarche éthique7. »
Évoquer les valeurs hospitalières et du soin justifie, d’un point de vue strictement conceptuel, quelques brèves considérations liminaires, un postulat en quelque sorte. Les morales traditionnelles éprouvent aujourd’hui l’expérience d’un certain épuisement, destituées de l’autorité indispensable à l’affirmation des valeurs dont elles étaient comptables. Comment, en effet, témoigner et assumer une fidélité dans un contexte de ruptures contraintes et d’innovations souvent forcées ? Les repères se dispersent, de nouvelles formes d’expression des légitimités s’imposent dans l’urgence de l’état de fait et la précipitation organisée. L’engagement immédiat se révèle désormais réfractaire, voire hostile, à l’exigence d’approfondissement ou de concertation, cet exercice de prudence et de patience indispensable à l’examen argumenté visant à une délibération juste. Qu’en est-il alors de la notion de bien commun dans un contexte d’incertitudes et de peurs diffuses ? Les circonstances semblent inciter au repli individualiste, à la préservation de soi, au désinvestissement, voire au renoncement – elles diluent les solidarités dans d’improbables célébrations compassionnelles.
Comment comprendre le « principe responsabilité », nos devoirs d’humanité dans l’environnement fébrile, où d’audaces en audaces, de transgressions en transgressions, les compétitions de toute nature dans l’appropriation des savoirs réduisent nos libertés à la seule faculté d’admettre les mutations sans possibilité de les discuter, d’en débattre publiquement ? Que signifie le recours, voire l’injonction, à l’éthique – une morale de circonstance, peut-être même de convenance – que l’on adapterait in extremis aux situations qui semblent ne plus relever de nos facultés de compréhension, d’anticipation et de régulation ? Est-il encore possible de hiérarchiser les urgences, de discerner en situation d’imposture, d’affirmer un système de valeurs, d’arbitrer selon des critères recevables, alors qu’il paraît stratégiquement préférable d’opter pour l’esquive, de se soustraire aux implications personnelles, d’éviter les controverses pourtant justifiées, de s’accommoder d’une éthique précautionneuse, calculatrice, utilitaire, pour ne pas dire manipulatrice ? Viatique indispensable aux dispositifs de survie.
Gaston Bachelard observait que « le réalisme immédiat est une philosophie trop pressée ». J’ai cependant le sentiment que, dans les quelques conjonctures qui engagent nos responsabilités sociales, nul ne peut s’exonérer du devoir de contribuer à un nécessaire effort de discernement – même si l’argumentation se révèle encore approximative et justifie bien des approfondissements.
Aux visions et perceptions spirituelles de la maladie, de la souffrance et de la pauvreté se sont substituées d’autres figures de la personne malade, reconnue dans de nouveaux droits consacrés par le législateur et soutenue dans ses aspirations par des associations militantes. Il convient donc, en introduction, de prendre le temps d’un résumé des moments significatifs de l’histoire des hôpitaux, afin de saisir l’esprit d’une conquête qui engage en des termes actuels nos responsabilités dans la filiation de cette idée de l’hospitalité publique si difficile à sauvegarder aujourd’hui.
SOURCE : Fondation pour l’innovation politique – La Newsletter du 31 janvier 2025.


