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PARIS : Asterès analyse la politique économique de Donald Trump

Dans la présente note, Asterès analyse la politique économique de Donald Trump et pointe ses multiples contradictions.

Politique économique de Donald Trump : Un enchevêtrement de contradictions

Donald Trump souhaite mettre en place une multitude de mesures économiques qui sont en opposition les unes avec les autres, ce qui rend sa politique économique peu lisible. Sa volonté de
lutter contre l’inflation est contradictoire avec ses idées en termes de politique commerciale, migratoire et monétaire. Sa volonté de réduire le déficit commercial se heurte à l’appréciation du dollar consécutive à l’annonce de droits de douane et aux baisses d’impôts prévues. Enfin, son souhait de soutenir le rôle international du dollar est paradoxal au vu de sa volonté d’en faire baisser la valeur et de promouvoir les crypto-actifs. Il est difficile de prévoir la politique économique qui sera effectivement menée par Donald Trump, car il devra sûrement renoncer à certaines mesures et se concentrer sur une partie seulement des objectifs annoncés.

Inflation : Une politique qui risque de stimuler la hausse des prix

Donald Trump a affiché sa volonté de réduire l’inflation, mais sa politique économique va dans un sens opposé. Il est peu probable que Donald Trump parvienne à faire baisser les prix à la consommation (si tant est que ce soit souhaitable puisque cela impliquerait une déflation), comme il l’a d’ailleurs reconnu1, mais il est tout aussi probable qu’il parvienne à réduire le taux d’inflation (le rythme auquel les prix augmentent). Excepté sa volonté d’accroître la production d’hydrocarbure (ce qui pose d’autres problèmes écologiques), aucune de ses principales mesures ne permettra de faire baisser l’inflation. La hausse des tarifs douaniers, l’expulsion de sans-papiers et la volonté de baisser les taux d’intérêt vont tous dans le sens d’une stimulation de l’inflation.
– Les droits de douane sont une mesure mécaniquement inflationniste. Pour Donald Trump, les droits de douane seront payés par les fournisseurs étrangers qui réduiront leurs marges, ils seraient, en réalité, des taxes sur le reste du monde2. Ce postulat est peu crédible, dans les faits, un droit de douane (c’est à dire un impôt au moment où une marchandise passe la frontière) est très majoritairement répercuté dans le prix final, tout comme le sont, par exemple, les taxes sur la consommation3. Par exemple, le mouvement des « gilets jaunes » avait émergé parce que les manifestants pensaient, probablement à raison, que la hausse des taxes sur les carburants se répercuterait sur les prix à la pompe.
– Les expulsions de sans-papiers seraient probablement inflationnistes. Les travailleurs sans-papiers représentent une large part de la main-d’œuvre dans plusieurs secteurs, notamment dans l’agriculture et l’agro-alimentaire. Par exemple, environ 40 % de la main-d’œuvre dans l’agriculture est représentée par des travailleurs sans-papier4. Comme les États-Unis sont déjà au plein emploi, il est peu probable que cette main-d’œuvre puisse être remplacée par des travailleurs de nationalité américaine. L’absence des travailleurs sans-papiers conduirait soit à des hausses des salaires, soit à des baisses de volumes produits, ce qui dans les deux cas serait inflationniste. L’idée selon laquelle les expulsions pourraient aider à réduire le prix de l’immobilier en réduisant la population totale est également peu convaincante puisque les travailleurs sans-papiers représentent près du quart de la main-d’œuvre dans le bâtiment5, leur
expulsion réduirait donc soit le volume de construction, soit en augmenterait le prix.

– La baisse des taux d’intérêt conduirait mécaniquement à une hausse de l’inflation. Donald Trump a envisagé de peser sur les décisions de la banque centrale (la fed) pour la contraindre à baisser ses taux directeurs pour stimuler l’économie, même s’il semble, pour l’instant, avoir renoncé à ce projet6. Le souhait régulièrement formulé par Donald Trump d’une baisse des taux d’intérêt 7 est, quoi qu’il en soit,  en contradiction frontale avec son ambition de limiter l’inflation.

Déficit commercial : des politiques inefficaces ou contradictoires

Donald Trump souhaite réduire le déficit commercial des États-Unis, mais les mesures qu’il propose risquent d’être inefficaces, et pourraient même le creuser. Les droits de douane ne permettraient pas de réduire le déficit commercial (si tant est que ce dernier soit un problème pour les États-Unis) et les massives baisses d’impôts prévues pourraient même le creuser encore plus.
– Du fait de leurs impacts sur le taux de change, les droits de douane ne permettent pas de réduire le déficit commercial. Le mécanisme peut s’aborder sous plusieurs angles, le plus intuitif est peut-être de partir du caractère inflationniste des droits de douane, qui conduira la banque centrale à accroître ses taux d’intérêt (à l’inverse ce que souhaite Donald Trump), donc à rendre les placements en dollar plus attractifs, et ainsi à augmenter la demande de dollars, donc son prix. L’appréciation du dollar rend les importations plus compétitives et les exportations américaines moins compétitives, annulant l’effet attendu du droit de douane sur la compétitivité. En fait, le dollar s’est déjà apprécié face à la moyenne des autres monnaies8 en anticipation des probables droits de douane futurs ce qui implique que Donald Trump a déjà, depuis plusieurs mois, dégradé la compétitivité-coût de l’économie américaine. Alors même que Donald Trump répète qu’il souhaite faire baisser le dollar9, justement pour renforcer la compétitivité de l’économie américaine et réduire le déficit commercial (ce qui, en soi, est cohérent), il arrive en réalité au résultat opposé.

– Des baisses d’impôts ou un creusement du déficit public conduiraient à un creusement du déficit commercial. La politique de Donald Trump, notamment les baisses d’impôts, pourrait accroître le déficit public10. Les réductions de dépenses permises par les coupes et les gains d’efficacité dans la fonction publique (mission confiée notamment à Elon Musk) pourraient être nettement plus faibles que les 2 000 milliards de dollars initialement anticipés11. Un creusement du déficit public, en stimulant une économie déjà au plein emploi, générerait de l’inflation et conduirait à une appréciation du dollar (dans le fond par un mécanisme assez similaire à celui présenté dans le cas des droits de douane). Il est assez logique que les baisses d’impôts creusent le déficit commercial puisque le pouvoir d’achat ainsi distribué aux ménages (ou aux entreprises) se portera en partie vers des produits importés. Ce n’est pas un hasard si, depuis quatre décennies environ, les déficits publics et commerciaux américains (appelés « déficits jumeaux ») se sont accrus simultanément.

Déficit commercial américain : personne n’est content

Quand il était ministre des Finances du général de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing a reproché aux États-Unis de posséder un « privilège exorbitant » grâce au dollar. L’idée est que les États-Unis,
possédant la monnaie de référence, peuvent creuser leur déficit commercial tant qu’ils veulent puisque les autres pays accepteront toujours leurs dollars en paiement. Autrement dit, les Américains peuvent consommer abondamment les produits fabriqués dans le monde entier et se contenter d’imprimer des dollars qui ne leur coûtent rien pour payer la facture. Aujourd’hui, Donald Trump dit exactement l’inverse et voit dans le déficit commercial chronique des États-Unis une perte sèche pour son pays.
Ces deux visions, totalement opposées, ne sont exactes ni pour l’une ni pour l’autre. L’Australie ou le Royaume-Uni ont, tout comme les États-Unis, financé sans difficulté des déficits externes importants pendant des décennies alors même qu’ils n’avaient pas la monnaie mondiale de référence. Et les États-Unis ne « subventionnent » pas le reste du monde en leur achetant plus de produits qu’ils leur vendent, ils satisfont simplement leur désir de consommer plus qu’ils ne produisent.

 dollar : des politiques qui devraient plutôt saper son rôle international

Donald Trump veut renforcer, ou en tous cas, maintenir le poids international du dollar. Il a même menacé de porter à 100 % les droits de douane sur les pays qui diminueraient l’utilisation du dollar12.
Cependant, les positions prises sur les réserves internationales en dollar, les déficits extérieurs ou le crypto-actif contredisent cette volonté de soutenir l’importance du dollar dans les échanges et la finance internationale.
– Le plan de Stephen Miran semble contradictoire avec l’objectif affiché par Donald Trump. Pour Stephen Miran, le conseiller économique officiel de Donald Trump, voit dans le poids international du dollar la cause de sa sur-évaluation13. L’idée, critiquable mais pas nécessairement absurde (il est difficile de déterminer précisément si une monnaie est sur-évaluée), implique cependant un nœud de contradictions avec le discours de Donald Trump. Car, s’il faut pousser le dollar à la baisse pour réduire le déficit commercial cela impliquerait, selon Stephen Miran, qu’il joue un rôle plus faible dans l’ensemble du monde et donc d’en diminuer la détention par les banques centrales étrangères14. On comprend mal comment Stephen Miran et Donald Trump parviendront à concilier une baisse du dollar et la défense de son statut de monnaie de référence mondiale.
– Posséder la monnaie de référence implique d’avoir des déficits commerciaux. D’après une théorie bien connue, appelée le paradoxe de Triffin, le pays qui détient la monnaie de référence doit également enregistrer des déficits commerciaux chroniques (plus spécifiquement des déficits du compte courant) de façon à ce que sa monnaie soit disponible pour être utilisée dans le monde15. Il est contradictoire pour Donald Trump de souhaiter défendre le statut international du dollar tout en voulant farouchement réduire le déficit commercial car, si c’était le cas, les étrangers seraient à court de dollars pour faire des transactions ou placer leurs réserves de change dans cette monnaie.
– Donald Trump souhaite favoriser les crypto-actifs tels que le bitcoin, alors même que ceux-ci ambitionnent de remplacer les monnaies actuelles. Le bitcoin a été créé justement dans l’objectif de
concurrencer les monnaies telles que le dollar ou l’euro. On comprend donc mal pourquoi Trump s’est soudainement fait le champion du bitcoin, et plus largement des crypto-actifs, alors même que leur but affiché est d’offrir un nouveau moyen de paiement qui rendrait obsolète le dollar. Même s’il est très improbable que le bitcoin remplace un jour le dollar, l’euro ou toute autre monnaie – qui paie sa baguette en bitcoin ? – la préservation du poids international du dollar semble peu compatible avec la promotion de ses concurrents déclarés.

Sylvain BERSINGER, chef économiste chez Asterès

1 https://abcnews.go.com/Politics/trump-now-bringing-grocery-prices-promised-hard/story?id=116763207
2 https://edition.cnn.com/2024/09/09/politics/fact-check-trump-vance-tariffs/index.html
3 https://www.nytimes.com/2024/10/17/opinion/trump-tariffs-economy.html
4 https://www.ers.usda.gov/topics/farm-economy/farm-labor#legalstatus
5 https://www.americanprogress.org/wp-content/uploads/sites/2/2021/02/EW-Construction-factsheet.pdf
6 https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/fed-donald-trump-exclut-de-congedier-jerome-powell-2136535
7 https://www.nbcnews.com/politics/2024-election/trump-promised-lower-interest-rates-will-largely-control-rcna179285
8 Taux de change effectif réel (ou real broad dollar index), soit le taux de change de chaque monnaie pondéré par la part du commerce réalisé par les Etats-Unis avec chaque pays, source Fred
9 https://www.wsj.com/finance/currencies/trump-wants-a-weaker-dollar-that-will-be-easier-said-than-doneb5eca8f1

10 https://www.crfb.org/papers/fiscal-impact-harris-and-trump-campaign-plans
11 https://edition.cnn.com/2025/01/09/politics/elon-musk-backtracks-federal-budget-cuts/index.html et https://finance.yahoo.com/news/wolters-kluwer-majority-leading-us-40000592.html
12 https://finance.yahoo.com/news/wolters-kluwer-majority-leading-us-140000592.html
13 https://www.hudsonbaycapital.com/documents/FG/hudsonbay/research/638199_A_Users_Guide_to_Restructuring_the_Global_Trading_System.pdf4

14 https://paulkrugman.substack.com/p/trumps-team-of-economic-yes-men
15 Le paradoxe de Triffin stipule que ces déficits structurels finiront par éroder la confiance dans la monnaie de référence, mais cette partie du paradoxe n’est pas le sujet qui nous intéresse ici.