PARIS : Que viva la vida siempre ! Lydie SALVAYRE, la ferve…
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PARIS : Que viva la vida siempre ! Lydie SALVAYRE, la ferveur de vivre
Elle est l’une des voix les plus singulières et les plus attachantes de la littérature contemporaine française.
Loin de tout esprit de sérieux, elle montre à quel point la littérature engage, en secouant nos certitudes en même temps que nos désirs. Portrait de Lydie Salvayre, prix Marguerite Yourcenar 2024 pour l’ensemble de son œuvre.
Il y a des choses mille fois pire que la férocité des brutes, c’est la férocité des lâches, écrit Lydie Salvayre dans Pas Pleurer, le roman qui a été distingué par le Prix Goncourt en 2014.
Depuis le début de son aventure littéraire, voire depuis le début de son aventure humaine, de toutes ses forces, Salvayre fait acte de résistance. Arjona de son vrai nom, ou plutôt, devrait-on dire, de ce nom paternel qu’elle a abjuré, l’écrivaine porte en elle le récit de ses ancêtres. Née en 1946 en France, elle est la fille d’un couple d’exilés espagnols. Enfant, elle fait trésor du fragnol – mélange de français et d’espagnol – langage à l’émail éblouissant parlé dans le cercle familial que l’on retrouve dans beaucoup de ses histoires, et qui leur donne une saveur à nulle autre pareille. Mais ce jargon magnifique n’est que la Stolpersteine[*], pierre d’achoppement, d’une langue sombre, fluide, intense – d’un verbe porté haut, vibrant de la folie des hommes et de leur course contre une mort annoncée mais jamais admise.
Comme sur une route noire éclairée par une grande lune jaune, on avance en suivant son verbe rapide, coulant, surprenant. On se sent seuls, entourés d’ombres pas toujours rassurantes, et on ne sait jamais de quel côté ça va tomber, on ignore s’il s’agira d’un baiser ou d’un coup de couteau. Salvayre ne nous fait cadeau de rien tout en nous faisant don du monde, un cosmos murmurant de voix tour à tour acides et suaves, grouillant de reines et de bourreaux. Elle les porte dans son cœur, dans sa mémoire ancestrale, ses personnages ; ils étincellent dans ses yeux, parlent par ses lèvres qui se ferment parfois comme pour empêcher un gros mot de sortir. Mais ils sortent quand même ces gros mots, ces mots terribles qui sonnent comme des anathèmes, des jurons qui libèrent, de la même manière que Jung fut libéré de la peur du divin par son premier blasphème, celui où il voyait Dieu chier : me cago en Dios, hurlent les créatures de Salvayre. C’est permis, c’est même normal de maudire Dieu et sa clique céleste lorsque l’on tient ses morts sur ses épaules, lorsqu’éclate dans la poitrine l’exécution des ancêtres, leur mise au ban, les violences faites aux femmes et aux enfants, aux hommes aussi, dont les blessures, pour être différentes, n’en sont pas moins fatales, et relèvent du même pouvoir dévoyé. Et encore, non, peut-être que comme le disait une autre grande écrivaine, Elsa Morante, qui ressemble à Salvayre par l’inflexibilité, il n’y a pas de pouvoir dévoyé : le pouvoir EST violence.
Cette rage comme un cri lancé à l’Univers, cette impossibilité à la résignation parce que la résignation, c’est déjà l’acceptation, et qu’elle n’en veut pas, sourdent de partout dans les pages de l’écrivaine : comme l’eau qui sauve – comme l’eau qui noie.
[*] Stolpersteine, pavés de mémoire pour les victimes du nazisme, initiés par l’artiste Gunter Demnig.
SOURCE : La lettre Astérisque de la Scam – été 2024.


