AIX EN PROVENCE : Les Vêpres siciliennes de Verdi, au Grand…
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AIX EN PROVENCE : Les Vêpres siciliennes de Verdi, au Grand Théâtre de Provence
De ce monde qui nous stupéfie chaque jour davantage, l’opéra ne nous divertit pas plus qu’il ne l’imite platement.
Il le raccorde aux temps immémoriaux et aux passions premières, dont il livre le spectacle brûlant avec ses moyens inimitables. L’Atride Iphigénie passant de victime à bourreau, l’élu Samson que sa force isole jusqu’au carnage, Butterfly vulnérable et obstinée à en mourir : l’édition 2024 est peuplée de ces destinées exemplairement ambivalentes. La violence, la folie, la destruction se déchaînent ; mais la fidélité, la volonté, la lutte pour la justice et l’émancipation leur font face. Voici l’humaine fragilité, résistant à sa propre barbarie à travers le plus sublime et pathétique des langages. Chaque édition du Festival possède une identité propre.
Deux dominantes donnent à celle-ci sa tonalité : française, elle fait entendre sa prosodie raffinée du Samson d’après Rameau au Pelléas et Mélisande de Debussy en passant par les Iphigénie de Gluck ; baroque, elle tend son arc chatoyant d’Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi à La clemenza di Tito de Mozart – s’enlaçant ainsi autour de la trinité qui domine l’opéra du XVIII e siècle et jette les bases de la modernité : Rameau, Gluck et Mozart. Elle célèbre également Puccini, dont on fête le centenaire de la disparition ; et le théâtre musical, avec un fascinant diptyque formé de Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies et des Kafka-Fragmente de György Kurtág, mais aussi The Great Yes, The Great No, création du génial William Kentridge présentée à LUMA Arles.
LES VÊPRES SICILIENNES
Après Moïse et Pharaon de Rossini en 2022, puis Le Prophète de Meyerbeer et Lucie de Lammermoor de Donizetti en 2023, le Festival d’Aix-en-Provence creuse un peu plus le sillon du grand opéra français avec Les Vêpres siciliennes de Verdi (1855), donné au Grand Théâtre de Provence en version de concert mise en espace par Romain Gilbert. La partition sera interprétée dans sa quasi-intégralité, incluant notamment le ballet en quatre mouvements des « Quatre Saisons », l’un des plus célèbres de Verdi, et fera l’objet d’un enregistrement par le Palazetto Bru Zane.»
VERDI EN FRANÇAIS
Les Vêpres sont un grand opéra français… mais aussi un grand opéra verdien : comme pour Moïse et Lucie, la direction musicale sera donc confiée à Daniele Rustioni, rompu au répertoire italien – il dirigeait aussi Tosca en 2019, Falstaff et I due Foscari en 2021 –, à la tête de l’Orchestre et du Chœur de l’Opéra de Lyon. Le plateau vocal sera également emblématique de cette double exigence, aussi richement verdien qu’intimement connecté au style français. De retour à Aix après sa Lucrezia Contarini des Due Foscari, Marina Rebeka incarnera la duchesse Hélène, après l’avoir récemment interprétée à la Scala de Milan dans sa version italienne. Après son triomphal doublé impromptu de 2023 – interprète de Jean de Leyde dans Le Prophète, il assurait aussi au pied levé le rôle d’Edgard dans Lucie –, le grand spécialiste de l’opéra français John Osborn sera Henri. Parfait verdien francophone – il est notamment familier du rôle de Posa dans Don Carlos –, le Russe Igor Golovatenko incarnera Guy de Montfort, face au Procida de Roberto Tagliavini – récemment Moïse à Pesaro.
DES VÊPRES AUX VESPRI
Contrairement à Moïse et Pharaon, adapté de Mosè in Egitto, ou à Lucie di Lammermoor, conçue d’après Lucia, Les Vêpres siciliennes sont un grand opéra français strictement original. Pour ses premiers pas à l’Opéra de Paris, Verdi avait certes sacrifié à l’adaptation française d’une œuvre préexistante, avec Jérusalem (1847) inspiré des Lombardi alla prima crociata. Mais tel n’est plus le cas en 1852, lorsque l’Opéra lui commande un nouvel opéra destiné à être créé lors de l’Exposition universelle de 1855. Évoquant le soulèvement sicilien de 1282 contre la domination de Charles d’Anjou, le livret de Charles Duveyrier et Eugène Scribe s’inscrit dans une actualité transalpine brûlante : le Risorgimento vient de connaître sa Première Guerre d’indépendance. Créées avec succès en juin 1855, les Vêpres sont rapidement adaptées par Verdi pour être données en italien à la fin de l’année – mais sous un livret et un titre d’abord modifiés pour des raisons de censure (Giovanna de Guzman).

