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AIX EN PROVENCE : La clemenza di Tito, au Grand Théâtre de…

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AIX EN PROVENCE : La clemenza di Tito, au Grand Théâtre de Provence

De ce monde qui nous stupéfie chaque jour davantage, l’opéra ne nous divertit pas plus qu’il ne l’imite platement.

Il le raccorde aux temps immémoriaux et aux passions premières, dont il livre le spectacle brûlant avec ses moyens inimitables. L’Atride Iphigénie passant de victime à bourreau, l’élu Samson que sa force isole jusqu’au carnage, Butterfly vulnérable et obstinée à en mourir : l’édition 2024 est peuplée de ces destinées exemplairement ambivalentes. La violence, la folie, la destruction se déchaînent ; mais la fidélité, la volonté, la lutte pour la justice et l’émancipation leur font face. Voici l’humaine fragilité, résistant à sa propre barbarie à travers le plus sublime et pathétique des langages. Chaque édition du Festival possède une identité propre.

Deux dominantes donnent à celle-ci sa tonalité : française, elle fait entendre sa prosodie raffinée du Samson d’après Rameau au Pelléas et Mélisande de Debussy en passant par les Iphigénie de Gluck ; baroque, elle tend son arc chatoyant d’Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi à La clemenza di Tito de Mozart – s’enlaçant ainsi autour de la trinité qui domine l’opéra du XVIII e siècle et jette les bases de la modernité : Rameau, Gluck et Mozart. Elle célèbre également Puccini, dont on fête le centenaire de la disparition ; et le théâtre musical, avec un fascinant diptyque formé de Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies et des Kafka-Fragmente de György Kurtág, mais aussi The Great Yes, The Great No, création du génial William Kentridge présentée à LUMA Arles.

LA CLEMENZA DI TITO

UNE DISTRIBUTION ÉVÉNEMENT

Donnée au Grand Théâtre de Provence dans une version de concert mise en espace par Romain Gilbert, La clemenza di Tito (1791) réunit une distribution exceptionnelle. C’est en effet l’occasion d’une double prise de rôle, pour deux interprètes majeurs de la scène actuelle. D’une part, le ténor samoan Pene Pati dans le rôle-titre, qui revient au Festival après ses débuts en Aménophis dans Moïse et Pharaon (2022). D’autre part, la Française Karine Deshayes, qui se joue décidément des étiquettes en développant désormais un répertoire de soprano, et offre au Festival de belles « premières » : Vitellia cette année, après Norma en 2022. Ajoutons deux mezzo-sopranos de luxe – Marianne Crebassa en Sesto et Lea Desandre en Annio – et le grand retour mozartien de Raphaël Pichon à la tête de l’Ensemble Pygmalion, après Idomeneo en 2022, et en parallèle avec la production de Samson.

LE DERNIER OPERA SERIA DE MOZART

Créée au Théâtre national de Prague le 6 septembre 1791, La clemenza di Tito constitue l’une des dernières compositions de Mozart, qui s’éteindra le 5 décembre. Le directeur du théâtre lui a confié la composition d’un opéra sur un livret de Pietro Metastasio datant de 1734, que Caterino Mazzolà, poète officiel de la cour de Vienne, est chargé d’adapter. Le nouvel opéra doit accompagner les célébrations pragoises du couronnement de l’empereur Léopold II comme roi de Bohême. Dix ans après Idomeneo, Mozart revisite alors le genre seria à la lumière de la réforme de Gluck (moins d’actes, moins d’airs, plus d’ensembles et de chœurs), comme à celle de son expérience récente (avec de grands finales construits au long cours). Plongeant au cœur de l’âme humaine, il délivre une partition profonde, comme testamentaire.

LA VERTU À L’HONNEUR

La nature même de l’ouvrage – une commande destinée à fêter Léopold II – a conduit au choix d’un livret célébrant Titus Flavius Vespasianus (39-81), empereur romain présenté en souverain magnanime : il renonce à Bérénice par raison d’État, puis à Servilia en apprenant qu’elle est amoureuse d’un autre (Annio) ; il pardonne en outre à qui a voulu l’assassiner (l’ambitieuse Vitellia et le malléable Sesto). De même qu’il interroge la vertu du pouvoir, l’ouvrage interroge celle de l’amour, via ses facettes tragiques : de la jalousie (Vitellia) au renoncement (Tito et Annio), de la soumission (Sesto) à la manipulation (Vitellia) ou à l’abandon (Bérénice). Seuls Annio et Servilia réchapperont du piège. Lui, qui a accepté de se sacrifier ; elle, qui a osé dire la vérité. Comme La Flûte enchantée, créée trois semaines plus tard, La clemenza di Tito chante les cœurs purs.